Les Illusions perdues ? Le Désert des Tartares ou le rivage des Syrtes ?
Les sirènes ont des charmes bien replets. La grandiloquence démocratique a de commun avec la démagogie tyrannesque la mise en scène du mensonge. Est bien couillon qui s’y laisse prendre. N’est pas Ulysse qui veut, se bourrant les oreilles d’un bouchon de cire et s’attachant tout vif au mât.
On croit voir surgir à l’horizon les prémisses de l’ultime combat, ou du moins la clarté qui rend ombres et choses bien visibles, même pour les sots, et l’on se retrouve toujours dans la mélasse brouillardeuse, ce nuage laiteux qui enveloppe air et terre, et jette un doute sur l’existence même de sa propre interrogation.
Après cela, comptabiliser les gains comme un petit préposé de bureau de vote paraît bien dérisoire, si dans ces lieux de tolérance obligée ne sévissait l’isoloir, qui traduit bien dans son nom l’atomisation du grand corps de la société, condamnée à s’exprimer par le caprice individuel.
Ne voit-on pas que la dissolution générale va de paire avec l’assomption de ce neutrinos burlesque qui se veut le centre du monde ? Vouloir reconstruire un cosmos là-dessus relève de la pure blague. Y participer est l’encourager. Le fort taux d’abstention des dernières élections européennes témoigne que l’on est prêt à entendre le discours du retrait. Peut-être serait-il alors temps de passer à autre chose. Il s’agit, en ce domaine, de désespérer les masses, et de faire comprendre que la croyance dans le vote populaire, comme traduction de sa voix, est l’une des pires escroqueries de l’âge moderne, qui tend à ne laisser face à l’Etat tout puissant que cet aggloméra insignifiant, comme le corps d’un serpent sans tête.
Les élections étaient perçues au XIXe siècle à la fois comme un espoir et comme un danger. L’illusion révolutionnaire s’appuyait sur la volonté d’un peuple dont on présumait la réalité. Cet axiome idéologique nourrissait les combats et justifiait les sacrifices. Dans le même temps, on s’était avisé que l’élection au suffrage universel, censée garantir l’avènement d’une juste et authentique République, pouvait porter au pouvoir un empereur, un despote qui s’était empressé de renier son socialisme, de livrer la France et Paris à la crapule financière et de mener des guerres irresponsables. Le peuple, au grand dam des idéalistes, choisissait parfois la servitude, contre les fauteurs de trouble.
Louis Nathanaël Rossel – grande figure de l’Histoire de France - en fit l’amère expérience au sein même de la Commune de Paris. Il était le seul capable de prendre les rênes d’une Révolution qui avait chu sur la Capitale d’une France plutôt réactionnaire comme une divine surprise. Voulant regrouper les fédérés susceptibles de se battre encore, demandant 50 000 hommes pour briser l’offensive victorieuse des Versaillais, il n’avait eu en tout et pour tout que quelques milliers de gueux exténués mais héroïques. Les autres se planquaient, buvaient de l’absinthe, glosaient ou s’apprêtaient à regarder en spectateurs avisés la curée sanglante. La classe moyenne, lâche, hédonisme, papelarde et pateline, pointait le bout de son museau.
La vérité est qu’il est des situations historiques où non seulement rien n’est plus possible, mais aussi où tout va empirer. La reconduction de gestes plus ou moins ritualisés, qui correspondaient à peu près – en laissant la part de fantasme – à des réalités historiques, ne possède plus aucune assise, et s’agite dans le vide. Durant la Guerre froide, encore, jusque dans les années 60, les rapports de forces électoraux pouvaient s’inscrire dans une gigantomachie mondiale. Mais on voit que, déjà, l’Europe laissait échapper la maîtrise de son destin. Maintenant, les élections ne sont plus qu’un show parfois grotesque qui se réduit à une parodie télévisuelle. Bien malin est celui qui y voit plus qu’un spectacle C’est au mieux le partage, d’ailleurs anticipé par un savant travail de l’opinion, d’un gâteau somme toute assez plantureux pour les heureux élus.
Certes, dans des pays périphériques comme le Venezuela ou l’Iran, ou dernièrement la Serbie, le vote peut être une arme et déterminer la politique internationale du pays. Mais dans le cœur du système, dans la société occidentale qui est la matrice du monde « moderne », l’évolution sociologique et celle des mentalité ont généré un individu indifférencié, apathique, amnésique, uniquement préoccupé de son confort matériel et intellectuel, sans aucune curiosité, sans appétit, sans courage. Les classes dites moyennes constituent un club qui profite plus ou moins des bénéfices produits par la mondialisation aux dépens des couches populaires qui s’écartent de ce simulacre de liberté sans accéder à une prise de conscience vitale. Car le peuple est bête. Il se laisse facilement sidérer, ou bien se contente de pain – parfois virtuel - et de jeu. Les effluves qui montent jusqu’aux lucarnes télévisuelles n’ont pas plus d’importance que le jet d’encre d’un poulpe ou que le vomi d’un ivrogne.
L’émergence d’un vote protestataire de nature « identitaire » dans quelques pays ne doit pas faire illusion. Car il connaît les limites de la protestation sans lendemain – le vote FN est là pour en témoigner -, et si l’on y regarde de plus près, ses partis pris sont clairs : les groupes qui le représentent ont choisi l’atlantisme, le sionisme, l’Amérique, le libéralisme, et s’appuient sur une xénophobie ou un racisme qui ont fait bien des ravages dans la mouvance « réactionnaire » ou anti moderne (nous nous heurtons maintenant à un problème terminologique qui est bien l’expression d’un changement de paradigme « politique »). Rien ne peut surgir d’une réactivité aussi douteuse, sinon des récupérations politiciennes dont un Sarkozy est un maître incontesté.
Il s’agit avant tout de penser le nouveau monde. D’abandonner comme d’inutiles oripeaux les anciens concepts. De nouer de nouvelles alliances. Et d’essayer de saper le système, sans se faire trop d’illusions, car celui-ci se nourrit de sa propre contestation pour élargir son emprise totalitaire (la lutte contre le terrorisme et l’islamisme étant pour l’heure son fer de lance).
Une dissidence bien comprise est possible. Mais la sagesse est à mon sens de considérer que le combat - sans garantie de succès (et que serait ce succès ?) peut durer des siècles.
C’est le temps de l’Histoire…