En 1902, Lénine élabora, dans son fameux Que faire ?, l’arme qui allait emporter la décision en octobre 1917, dont chacun sait maintenant que, loin d’être un ébranlement révolutionnaire, cette date fut un putsch. Une organisation centralisée, disciplinée, soudée autour d’un chef charismatique sans scrupule, alliant la force du loup à la ruse du serpent, prit le pouvoir dans un immense Empire, qu’elle reforgerait comme un cuirassier d’acier pour porter le feu, durant 70 ans, dans le monde. Si Lénine fut l’un des plus grands criminels de l’Histoire (mais l’Histoire est pétrie de cette pâte), il en fut l’un des plus pénétrants. Il connaissait les hommes…
Depuis un siècle, le Temps s’accélère. Après la chute du mur de Berlin, il semble que nous assistions à la succession emballée de moments dont les natures tendent à se contredire. Le concept d’une fin de l’Histoire prédite par Fukuyama paraît soudain obsolète un certain 11 septembre ; une Russie démantelée par d’avides oligarques pataugeant dans les restes d’un Empire encerclé et exténué retrouve vigueur et assurance ; une Chine empêtrée dans sa lourdeur bureaucratique découvre les vertus d’un ultralibéralisme moderne et conquérant ; des Etats progressant à pas de tortue vers l’unité européenne se ruent en ordre dispersé vers la servitude américaine ; une superpuissance dominante et sûre d’elle-même piétine sur les braises dispersées par des moudjahiddines insaisissables ; un système sophistiqué de gains exponentiels explose.
Serait-on parvenu au BIG ONE ? Serait-ce donc le début de la fin, et, pour ceux qui ont encore l’espoir d’un monde beaucoup plus intéressant qu’une salle des marchés, la fin du début ? On serait tenté de donner une réponse de Normand, car il serait vain de nier qu’on assiste à un changement de grande ampleur, susceptible de nous offrir bien des opportunités (comme disent les traders).
Ne cachons pas notre plaisir ! Ce n’est pas si courant ! La déconfiture des parvenus de la finance offre un spectacle réjouissant. S’il existait un Dieu transcendant, hautement moral, un Dieu justicier, on ne pourrait que lui rendre grâce pour avoir fessé des vauriens qui ne se souciaient nullement du Bien public, du sort de leur propre peuple, sans parler de celui de la planète. Qu’ils crèvent !
Certains discours soulèvent au demeurant l’hilarité, et semblent tout droit tirés d’un bon vieux film burlesque des années 30. Qui n’a pas son mot à dire sur la nécessaire moralisation de la finance internationale, sur l’indispensable réglementation, sur les justes punitions qu’encourent les soi-disant responsables de ce désastre. Et ce sont les mêmes qui nous assénaient doctement leurs vérités sur l’évidente dichotomie entre morale et économie, entre politiques nationales et globalisation. Il fallait se plier au cynisme universel des marchés, et ouvrir toutes les frontières au ras de marée du fric et de la jonglerie commerciale. C’est à croire que la pièce de Brecht, Homme pour homme, est redevenue actuelle. On y voit un homme endosser successivement des identités radicalement différentes. Après avoir eu les marxistes revêtus de la pelisse du marchand, on a maintenant le parvenu coulé dans la soutane de l’abbé Pierre.
Il n’empêche que le monde, maintenant, ne peut plus être comme avant. Comme une inondation qui a submergé des villages, noyé des habitants, effacé des fresques et gâté les arbres fruitiers, et puis se met à refluer, l’eau usée des banques va découvrir, en rentrant dans ses puits putrides, ce qui reste des temps anciens, d’autres relations plus authentiques, qui réapparaîtront, d’autres intérêts, plus proche du terroir, d’autres solidarités, d’antique mémoire, d’autres rêves.
Je ne suis qu’un Français dans une nation humiliée, un simple Européen dans un continent inexistant, qui est pourtant notre patrie, notre Destin. Je m’adresse aux chefs de notre mouvement : qu’allez-vous faire de la chance historique qui nous est donnée ? L’ennemi est-il dans nos rangs, ou en face, du côté de la Rue du Mur ?