La politique tenait jadis du divertissement. Elle poursuivait davantage l’ivresse de la chasse que le plaisir de déguster la proie. Elle était aussi gratifiée des risques qu’une guerre civile larvée, occulte, rêvée ou, rarement, déclarée. Lorsque des milliers de citoyens mettaient sur la balance leur confort, leur emploi, leur santé, et même leur vie, l’on était bien obligé de considérer qu’elle était chose sérieuse.
La politique, la politique moderne, celle qui est née avec les rages religieuses du XVIe siècle, s’est façonnée sous le regard méfiant et grondeur de l’Etat absolutiste, puis s’est émancipée pour donner aux hommes les certitudes simplistes qui leur manquaient depuis que le Bon Dieu s’était résigné à prendre quelque repos. La politique des cités délestées de la Terre et rivées au jeu tournoyant des opinions engageait désormais la vie comme une foi, et restait la seule espérance possible, à l’échelle de l’homme prométhéen et ses mauvais rêves. S’engager en communisme était se convertir, entrer dans les ordres. Le fascisme était plus qu’un serment, un don de soi à l’Etat, à la Nation. Même les partis bourgeois de gouvernement y allaient de leur mystique, avec fanions, chorales et maisons du peuple, parés d’une rhétorique vibrante et des voix chevrotantes d’émotion. Les Malraux ne manquaient pas. On voulait engrosser la nation et lui faire une bonne petite société vachissante et prête à toutes les ingestions d’ambroisie. On appelait cela « utopie », et que ce pays fût de nulle part, peu importait, puisqu’il était quand même tapi dans les cœurs, ou tapissant les discours.
Vu l’état actuel les consciences, on en aurait presque la nostalgie.
Illusion rétrospective ? Sans doute. Les hypocrites, les profiteurs, les cyniques étaient légions, les médiocres, les lâches, les traîtres inévitables, mais aussi les héros, les Antigones et les Orestes.
Le retour aux affaires courantes et à la course aux affaires fut d’autant plus frustrant, qu’on avait cru un moment, en croyant côtoyer les cimes, tutoyer les dieux.
On placerait presque la ferveur politique sur le même plan que les effluves délétères des paradis artificiels dénoncés par Baudelaire, lui, l’antipolitique le plus radical devant l’éternel.
Et pourtant, les rages des croisades qui ont dévasté, au siècle dernier, la vieille terre européenne et une partie du monde, paraissent presque archaïques, d’une autre époque, d’une ère prophétique, ou titanesque, comme l’on veut, selon qu’on penche vers le Désert ou la Montagne, par rapport aux grouillements de nains qui agitent la vie (ou ce qui en tient lieu) politique contemporaine.
Non qu’on manquerait de Machiavels de cabinets. On n’a même que cela. Regardez les états majors d’appareils, qui ne vivent que des dividendes que leur verse un Etat ne survivant que par une force d’inertie gagée par le vide sociétal. Les notables, presque tous légitimés par des élections sous perfusion médiatique, ne bénéficient que d’une légitimité calibrée, comme les décisions du peuple romain conditionnées par le regard loyalement finaud des augures, qui ne retenaient que ce qu’il était utile d’enregistrer. Mais les vautours ont été remplacés par les pigeons qui, par volées épisodiques, vont remplir les urnes de leurs petites opinions, guano mirifique de la terre républicaine. Sanction dite populaire, si l’on veut, mais d’un peuple qui a plus à voir avec le public de quelque reality show qu’avec les quirites du peuple-roi. En attendant, c’est toujours la même nobilitas de plateaux télé qu’on reconduit, pour qui une telle pompe n’est qu’une formalité, l’onction baptismale ayant eu lieu ailleurs, au sein d’appareils intimement liés à des intérêts qui dépassent, par leur envergure et leurs finalités, ceux des électeurs, dont on ne sait plus bien à quelle identité ils font allégeance, nation, ethnie, religions paraissant maintenant des « marqueurs » considérés comme obsolètes.
La politique tourne donc à vide, comme l’activité statique des Shadocks : on pédale en faisant croire qu’on avance. Mais en fait, c’est le paysage, le décor, qui se déplace et nous enveloppe sous le nom de globalisation. Encore cet environnement sensoriel, qu’on prétend être le Monde, n’est-il, pour faire bonne mesure, qu’un cadre virtuel, un spectacle faux, mensonger, destiné à divertir ou à susciter des stimuli psychosensoriels dans des buts occultes et inavouables.
La politique est donc devenue jeu de dupes, glue à réactions (car on ne saurait plus évoquer les rêves, la seule motivation collective étant la panique, qui produit, chez ceux qui n’ont pas encore abdiqué toute velléité, ce papillonnage erratique entre les offres électoralistes), voire, chez les plus matois, matière à chantage corporatiste. Elle est comme la vie : ailleurs. Où ? Dans les comités transnationaux, les clubs de décideurs dont on connaît à peine les noms, les quelques milliers de hauts administrateurs de la gestion mondialisée de la crise occidentale.
Une révolution planétaire a donc eu lieu, sous nos yeux endormis par les flonflons « démocratiques » : la mise en place d’une hyperclasse internationale, pour l’instant relativement hétéroclite, dont les intérêts convergent cependant pour mettre en place une aristocratie financière et technicistes pour qui le « peuple » et les identités, si tant est qu’il en reste, seront comme un misérable ramassis de fourmilières qu’on découvre parfois au pied des talus, si l’on prend la peine de se dégourdir les jambes hors des cités interdites du Qatar ou de quelque coin reculé et sécurisé du « village global ». Les rivalités au sein de cette hyperclasse relèvent du partage d’un gâteau tel qu’on n’en a jamais vu depuis l’aube de l’Histoire. Il n’est pas de l’intérêt des mafias de détruire le Milieu, même si les règlements de comptes peuvent s’avérer féroces. C’est pourquoi coups bas et connivence coexistent entre les Grands de ce monde. Mais ne nous trompons pas : l’objectif final est l’Empire mondial, l’Etat universel, la constitution d’un appareil chapeautant une dizaine de milliards de serfs et d’esclaves. Ne pas élever sa pensée à cette échelle, c’est théoriser la gestion des cantons en ergotant sur la paie des fossoyeurs.