Le fait marquant des élections locales du 3 novembre dernier aux États-Unis, ce n’est pas tant qu’elles ont constitué une sévère défaite pour Barack Obama, mais qu’elles ont clairement démontré que le choix du vote dépendait maintenant dans ce pays en majeure partie de critères ethniques.
C’est dans le National Journal du 7 novembre que le politologue Ron Brownstein a le mieux analysé les choses. Dans un article intitulé « Les démocrates face à la dérobade des blancs », il cite des sondages au sortir des urnes qui font peur aux tenants de la société multi-ethnique : les républicains obtiennent dans la population de souche caucasienne (c’est-à-dire blanche) 75 % des voix des travailleurs, 70 % de celles des artisans, 66 % de celles des retraités, 60 % de celles des actifs diplômés. Par un phénomène de miroir, les « minorités raciales quant à elle se sentent de plus en plus à l’aise avec l’actuel gouvernement fédéral. », précise Ron Brownstein, et elles plébiscitent donc les candidats démocrates.
Il y a là, remarque le journaliste, « une sinistre menace de déstabilisation des États-Unis.» Pour lui, il se pourrait bien que le pire (à ses yeux…) soit encore à venir et que l’électorat blanc devienne, si rien n’est fait, de plus en plus hostile à l’État fédéral et à Washington.
En dépit de la hausse de Wall Street, la crise économique est toujours aiguë aux USA. Le taux de chômage ne cesse d’y augmenter et, alors que les minorités ethniques sont les principales bénéficiaires des aides fédérales, les classes moyennes et ouvrières blanches sont étranglées par les impôts et la baisse de leur pouvoir d’achat,. Les revendications principales des deux électorats sont donc exactement opposés. Les « bruns » veulent le maintien de la puissance de l’État qui les nourrit, alors que l’électorat blanc réclame pour sa part moins d’États donc moins d’aides publiques et, de ce fait, moins d’impôts, et moins de contraintes - écologiques et environnementales principalement - gênant le retour de la croissance économique.
Cette protestation populiste recoupe, paradoxalement, les intérêts des grandes sociétés yankees. Cela fait que, bien que certains de ses tribuns les plus écoutés dénoncent les complots des « riches dynasties » et les « Rockefeller et les Rothschild », elle bénéficie d’un soutien conséquent de la part des grands industriels, du Club for Growth (le Club pour la croissance, il s’agit du lobby patronal le plus favorable au libéralisme sauvage) et de la chaîne télévisée Fox News de Rupert Murdoch. De plus, afin d’éviter toute dérive, ce mouvement d’opinion est soigneusement encadré et canalisé par le Parti républicain qui a créé pour ce faire la Freedom Works Foundation, une structure ombrelle présidée par Dick Armey l’ancien leader des républicains à la Chambre des représentants.
La Freedom Works Foundation est à l’initiative de multiples manifestations sensées être des explosions de la colère populaire contre les élites et en faveur d’un gouvernement de taille réduite. En apparence spontanées mais en réalité minutieusement préparées et soigneusement médiatisées, elles portent toutes un nom hautement symbolique ; celui de « tea parties ». Cette appellation les relie à la Boston Tea Party de 1773, une action anti-fiscale des colons américains qui est considérée par les historiens comme l’évènement annonçant la guerre d'indépendance et qui dans l’histoire des États-Unis a le même niveau d’importance que la prise de la Bastille dans l’histoire de France.
Mettant en avant des personnalités comme Mark Rubio ou Sarah Palin la Freedom Works Foundation a décidé de mettre la pression sur les élus républicains qu’elle considère comme n’étant pas assez conservateurs et pas assez « à droite » en les menaçant de présenter contre eux des candidats plus radicaux.
Or c’est là que la stratégie de la FWF pourrait bien trouver sa limite. Lors d’une récente partielle dans la 23ème circonscription de l’État de New York. Les militants des « tea parties » ont forcé le candidat républicain qu’ils jugeaient « trop à gauche » à se retirer et à laisser la place libre pour un candidat plus radical. Cela a été pour eux une victoire, mais pour leur parti ce fut une défaite et c’est un démocrate qui a été élu dans cette circonscription détenue par les républicains depuis plus cent ans grâce aux report des voix des modérés inquiets de tant d’extrémisme.
Comme dans toutes les grandes démocraties, aux USA les élections se gagnent au centre et non pas sur les marges. Or, si dans le paysage électoral américain, selon un récent sondage Gallup, la droite dure compte pour 25 % des voix, la droite dans son ensemble ne fait que 40 %., tandis que les centriste pèsent exactement le même poids (contre 20 % pour la gauche progressiste). Si les tenants de la Freedom Works Foundation venaient à prennent trop d’importance au sein du Parti républicain le résultat serait donc désastreux pour lui car les électeurs centristes qui lui sont acquis reporteraient alors, comme dans l’État de New York, leurs votes sur les candidats démocrates.
Par un effet d’hétérotélie, la montée en puissance d’une droite républicaine radicale et ethniquement blanche, pourrait donc avoir à terme un effet totalement contraire à celui recherché, c’est à dire le maintient au pouvoir de Barack Obama l’idole des minorités et du Parti démocrates, le parti qui défend leurs droits.