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Jeudi, 18 Mars 2004
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Subhas Chandra Bose, l'armée nationale indienne et la guerre de libération de l'Inde
Ranjan Borra
Histoire :: Autres
L'Armée de Libération de l'Inde en Occident

L'arrivée de Subhas Chandra Bose en Allemagne en 1941 et ses activités anti-britanniques dans ce pays, en coopération avec le gouvernement allemand, culminèrent avec la formation d'une légion indienne. Cela marque peut-être l'événement le plus significatif dans les annales du combat de l'Inde pour l'indépendance. Cet événement peut être considéré non seulement comme une suite historique de ce que Bose lui-même avait choisi de décrire comme «la Grande Révolution de 1857», et qui (selon ses mots) «avait été nommée improprement 'Révolte des Cipayes' par les historiens anglais, mais qui est considérée par le peuple indien comme la Première Guerre d'Indépendance». [1] Cela souligne aussi le fait historique qu'à cette époque les méthodes persuasives de lutte non-violente, conduite par Gandhi, avaient échoué. Un assaut armé contre la citadelle de l'Empire Britannique -- l'Inde -- était la seule alternative pour délivrer le pays de la servitude. Alors que d'autres dirigeants du Congrès National Indien ne furent pas capables de réaliser ce fait et montrèrent ainsi un manque de pragmatisme lors du tournant des événements mondiaux, qui fournissaient à l'Inde une occasion en or de frapper les Britanniques par la force des armes, Bose fut à la hauteur des nécessités du moment et sauta sur l'occasion. [Photo: Bose dans sa jeunesse.]

Alors que les compatriotes de Bose en Inde restaient totalement soumis à un dogme idéologique (la non-violence) qui à cette époque pouvait seulement servir les Britanniques et différer la venue de l'indépendance, et alors que leurs interprétations idéologiques -- à nouveau grandement influencées par la propagande britannique -- à propos des nouveaux régimes révolutionnaires en Europe les empêchaient même de penser à rechercher une alliance et une coopération pour la lutte contre l'ennemi commun, Subhas Chandra Bose eut seul le courage de faire le grand plongeon, risquant ainsi sa propre vie et sa réputation, uniquement dans l'intérêt et pour la cause de son pays. En janvier 1941, alors qu'il était en résidence surveillée, et sous stricte surveillance britannique, il s'évada. Après un voyage ardu à travers plusieurs pays, avec un passeport italien sous le faux nom de Orlando Mazzotta -- en quoi il fut aidé par des révolutionnaires clandestins et des agents diplomatiques étrangers -- Bose arriva à Berlin, via Moscou, le 28 mars 1941.

Bose fut le bienvenu en Allemagne, bien que la nouvelle de son arrivée fut tenue secrète pendant quelque temps pour raisons politiques. Le Ministère allemand des Affaires Etrangères, qui avait été chargé de traiter avec Bose et de prendre soin de lui, avait été bien informé du passé et du rang du dirigeant indien par son Consulat général à Calcutta et par son représentant à Kaboul. Bose lui-même, naturellement un peu impatient d'entrer rapidement en action après son arrivée à Berlin, soumit un mémorandum au gouvernement allemand le 9 avril 1941, qui esquissait un plan de coopération entre les puissances de l'Axe et l'Inde. Parmi d'autres choses, il appelait à la constitution d'un «Gouvernement de l'Inde Libre» en Europe, de préférence à Berlin; création d'une station de radio de l'Inde Libre appelant le peuple indien à réclamer son indépendance et à se révolter contre les autorités britanniques; activité clandestine en Afghanistan (Kaboul) impliquant les tribus indépendantes se trouvant entre l'Afghanistan et l'Inde, et à l'intérieur de l'Inde elle-même, pour alimenter et appuyer la révolution; aide financière de l'Allemagne sous la forme d'un prêt au gouvernement en exil de l'Inde Libre; et déploiement de contingents militaires allemands pour écraser l'armée britannique en Inde. Dans un mémorandum supplémentaire portant la même date, Bose demanda qu'une déclaration soit faite rapidement au sujet de la liberté de l'Inde et des pays arabes. [2] Il est intéressant de noter que le mémorandum ne mentionnait pas la nécessité de créer une Légion indienne. A l'évidence, l'idée de recruter les prisonniers de guerre indiens dans le but de former le noyau d'une armée nationale indienne, ne lui vint pas pendant ses premiers jours à Berlin.

A cette époque le gouvernement allemand était en train de préparer son propre plan pour traiter avec Subhas Chandra Bose de la meilleure manière possible. Les Affaires Etrangères ne se sentaient pas capables de prendre cette lourde responsabilité sans soumettre toute l'affaire à Hitler. Alors que la question était examinée au plus haut niveau du gouvernement, les propres requêtes de Bose exposées précédemment dans son mémorandum la rendirent bien trop compliquée et empêchèrent une décision rapide. Ce fut une longue attente pour Bose, pendant laquelle il se sentit souvent frustré. Cependant, par l'intermédiaire de sympathiques officiers des Affaires Etrangères, il continua à présenter ses requêtes et à proposer de nouvelles idées.

Finalement, après des mois d'attente et de nombreux moments de déception, touchant souvent au désespoir pour Bose, l'Allemagne accepta de lui donner une aide inconditionnelle et totale. Les deux résultats immédiats de cette décision furent la création d'un Centre de l'Inde Libre et l'inauguration d'une Radio de l'Inde Libre, tous deux commençant à fonctionner en novembre 1941. Ces deux organismes jouèrent un rôle vital et significatif en répercutant les activités croissantes de Bose en Allemagne, mais un récit détaillé de leurs activités n'entre pas dans le cadre de cet article. Il suffit de dire que le gouvernement allemand mit à la disposition de Bose des fonds adéquats pour faire fonctionner ces deux organismes, et il obtint la liberté complète pour les diriger de la manière qu'il le souhaitait.

Dans sa première réunion officielle le 2 novembre 1941, le Centre de l'Inde Libre adopta quatre résolutions historiques qui allaient servir de lignes directrices pour le mouvement entier dans les mois et les années à venir, en Europe et en Asie. Premièrement, «Jai Hind!» («victoire pour l'Inde») serait la forme officielle de salut; deuxièmement, le célèbre chant patriotique du poète et prix Nobel Rabindranath Tagore, «Jana Gana Mana», fut adopté comme hymne national de l'Inde Libre pour laquelle Bose combattait; troisièmement, dans un pays multi-national comme l'Inde, la langue la plus parlée, l'hindoustani, fut adoptée comme langue nationale; et quatrièmement, Subhas Chandra Bose serait à partir de maintenant connu et appelé par le nom de «Netaji», l'équivalent indien de «Chef» ou de «Guide». En novembre 1941, la Radio Azad Hind (ou Radio de l'Inde Libre) commença ses programmes avec un discours inaugural de Netaji lui-même, qui fut en fait une révélation de son identité qui avait été tenue secrète depuis si longtemps. Les programmes radio furent diffusés en plusieurs langues indiennes selon un rythme régulier.

Pendant cette longue période «d'hibernation», entre l'arrivée de Netaji à Berlin et le début des opérations des deux organisations, on peut raisonnablement supposer que la création d'une légion indienne, qui pourrait être transformée en une Armée Indienne de Libération en Occident, traversa l'esprit de Bose. Il discuta peut-être même de cette question avec ses collègues -- les compatriotes indiens en Allemagne qui l'avaient rejoint -- pour savoir comment réaliser cette idée. Cependant, comme précisé plus haut, son premier mémorandum soumis au gouvernement allemand n'incluait pas un tel plan. Selon N.G. Ganpuley, qui fut son adjoint à Berlin,

Netaji lui-même, lorsqu'il quitta l'Inde, ne pouvait pas, par aucun effort d'imagination, avoir pensé à former une unité armée nationale en-dehors du pays, et par conséquent il n'avait pas de plans précis, prêts à être réalisés. Même à Berlin, il ne pouvait pas penser à cela pendant les quelques premiers mois de son séjour. [3]
Quand et comment en vint-il donc à concevoir un tel plan? Mr Ganpuley raconte un épisode intéressant à cet égard. Pour citer à nouveau son livre:

Tout vint d'une inspiration du cerveau de Netaji qui commença à travailler à partir d'un simple incident. Il lut un jour qu'une demi-douzaine de prisonniers de guerre indiens étaient amenés à Berlin par le Département de la Radio pour écouter la BBC et d'autres stations qui émettaient en hindoustani. Il les vit venant ici non comme des Indiens libres, mais comme des prisonniers. Ils étaient amenés chaque jour au Service de la Radio pour écouter et pour traduire les programmes en hindoustani, et étaient renvoyés dans leurs quartiers escortés par une sentinelle. Après avoir eu une conversation avec eux à propos de la guerre, de leur captivité et de leur vie actuelle, son esprit actif commença à travailler ... Il y réfléchit pendant quelque temps et décida de former une petite unité militaire nationale ... A peine avait-il pris cette décision ... qu'il commença à négocier avec la section des Affaires Etrangères avec laquelle il était resté constamment en contact. Il leur exposa ses plans pour entraîner de jeunes Indiens des camps de prisonniers pour en faire une milice nationale. [4]
Bien qu'un peu sceptiques et hésitants au début, les Allemands répondirent à ces plans de manière encourageante. C'était à un moment psychologiquement bien choisi par Netaji. Les forces alliées avaient été vaincues sur le continent, et la Wehrmacht progressait avec succès en Union soviétique. Ce fut aussi une coïncidence historique qu'un grand nombre d'Indiens de l'armée britannique, prisonniers de guerre capturés pendant l'offensive éclair de Rommel en Afrique du Nord, se trouvaient dans les mains des Allemands. La première idée de Netaji fut de former de petits groupes de parachutistes pour faire de la propagande et du renseignement à la frontière nord-ouest de l'Inde. La réaction de quelques prisonniers sélectionnés, amenés à Berlin à partir du camp de Lamsdorf, et de Cyrénaïque, fut si encourageante qu'il demanda à ce que tous les Indiens prisonniers en Afrique du Nord soient amenés en Allemagne immédiatement. Les Allemands accédèrent à cette requête, et les prisonniers commencèrent à être rassemblés au camp d'Annaburg, près de Dresde. Les efforts de recrutement, cependant, rencontrèrent au début quelque opposition de la part des prisonniers, qui à l'évidence s'étaient mépris sur les intentions et les motivations de Netaji. A cet égard Hugh Toye écrit:

Lorsque Bose lui-même visita le camp en décembre il y avait encore une hostilité marquée. Son discours fut interrompu, et beaucoup de ce qu'il avait à dire ne fut pas entendu. Mais les conversations privées furent plus encourageantes; les questions des hommes montraient leur intérêt : quel rang auraient-ils ? comment l'ancienneté dans l'armée indienne serait-elle considérée ? comment seraient les relations entre les légionnaires et les soldats allemands ? Bose refusa de marchander, et quelques-uns qui auraient pu être des recrues de valeur renoncèrent. D'autre part, de nombreux hommes lui rendirent hommage comme à un patriote indien, et plusieurs se dirent prêts à rejoindre la Légion inconditionnellement. [5]
Netaji chercha et obtint un accord des Allemands, que la Wehrmacht entraînerait les Indiens dans la plus stricte discipline militaire, et qu'ils seraient entraînés dans tous les services de l'infanterie, à utiliser les armes et les véhicules motorisés de la même manière qu'une unité allemande; les légionnaires indiens ne seraient pas mélangés avec des unités allemandes; qu'ils ne seraient pas envoyés sur un front autre que l'Inde pour combattre les Britanniques, mais qu'ils seraient autorisés à combattre en défense à tout autre endroit s'ils étaient surpris par une unité ennemie; que dans tous les autres domaines les membres de la Légion jouiraient des mêmes facilités et commodités concernant la solde, les vêtements, la nourriture, les permissions, etc, comme une unité allemande. En décembre 1941 tous les arrangements étaient terminés et la tâche suivante fut de persuader les hommes de s'engager et de former le noyau. Il apparut que les prisonniers avaient besoin d'être convaincus qu'il y avait aussi de jeunes civils indiens, étudiants, bien placés dans la vie, et responsables de leurs familles, qui étaient prêts à tout abandonner pour rejoindre la Légion. Dix des quarante jeunes indiens résidant alors à Berlin s'engagèrent. Ils furent rapidement rejoints par cinq prisonniers qui étaient déjà à Berlin avec la propagande radio allemande, et le premier groupe de quinze hommes fut ainsi formé.

Le 25 décembre 1941, une réunion des résidents indiens à Berlin fut annoncé dans le local du Centre de l'Inde Libre, pour donner une fête d'adieu aux quinze premiers qui devaient partir le jour suivant pour Frankenburg, le premier camp d'entraînement et Quartier Général de la Légion. La brève cérémonie fut simple et solennelle. Netaji bénit la Légion, la première du genre dans l'histoire du combat pour l'indépendance de l'Inde. Il la baptisa Azad Hind Fauj (Armée de l'Inde Libre). L'Armée indienne de libération en Occident connut ainsi une humble et modeste naissance.

La force de la Légion augmenta régulièrement, et le travail de recrutement continua sans faiblir. Dès qu'ils furent suffisamment entraînés et disciplinés, les membres du premier groupe reçurent la responsabilité additionnelle de visiter le camp d'Annaburg et d'aider au recrutement. Alors que la Légion était envoyée à Frankenburg en Saxe, un autre groupe fut envoyé à Meseritz dans le Brandebourg pour être entraîné aux tactiques de guerre. Abid Hasan et N.G. Swamy, les deux premiers recruteurs que Netaji avait envoyés au camp d'Annaburg en 1941, étaient devenus de facto membres fondateurs de la Légion à Frankenburg et de la Compagnie irrégulière à Meseritz, respectivement. A Meseritz, les Indiens furent placés sous le commandement du capitaine Harbig, dont le premier objectif était de leur faire oublier qu'ils avaient été des prisonniers.

Il y avait aussi des Tadjiks, des Uzbeks et des Persans s'entraînant pour des rôles militaires similaires à ceux prévus pour les Indiens. En temps utile, les recrues poursuivirent par des entraînements à des opérations tactiques, telles que l'utilisation de la radio, sabotage et équitation, et aussi faire des parcours spéciaux pour la montagne et les parachutistes. D'après Toye, «le moral, la discipline et les relations indo-allemandes étaient excellentes, les officiers allemands de premier plan.» [6]

Netaji visitait les camps de temps en temps et regardait les progrès de ses stagiaires. Comme il était lui-même attiré par l'entraînement militaire et la discipline, il observait les méthodes d'entraînement allemandes avec un grand intérêt. Il est bien évident qu'en Allemagne Netaji lui-même supporta les rigueurs de cet entraînement, bien que les documents sur ce sujet manquent encore. En Inde, il était membre du Corps d'entraînement de l'Université et commandait les volontaires à la session annuelle du Congrès National Indien, mais il n'avait jamais eu une véritable éducation militaire avant son arrivée en Allemagne en 1941. Comme l'écrit Joyce Lebra: «Bien que Bose n'avait pas eu d'expérience militaire auparavant, il subit l'entraînement et la discipline à la manière allemande, en même temps que les soldats de la Légion indienne.» [7] Pour lui, la création d'une Légion était plus positive, plus nationaliste, et plus satisfaisante que la simple propagande radio. A la différence de ses ex-compatriotes du Congrès National Indien, incluant Gandhi, Nehru et Patel, il recherchait la confrontation avec les Britanniques -- avec une armée - plutôt que faire un compromis avec eux autour d'une table de conférences, sur la question de la liberté de l'Inde. Croyant fermement en la discipline et l'organisation, rien peut-être ne pouvait être plus satisfaisant pour lui que de voir ses hommes entraînés par le commandement allemand, avec des officiers du plus haut niveau. En quatre mois, le nombre de recrues monta jusqu'à 300. En six autres mois, 300 autres s'y étaient ajoutés. En décembre 1942, exactement un an après que le recrutement de la Légion ait commencé, elle atteignit la force de quatre bataillons. Au début de 1943 la Légion serait forte de 2 000 hommes, bien partie pour atteindre son maximum de 3 500 hommes. Mais revenons au début de 1942, presque un an après l'arrivée de Netaji à Berlin.

Après l'inauguration du Centre de l'Inde Libre, de la Radio de l'Inde Libre, et l'envoi des quinze premiers légionnaires au camp d'entraînement de Frankenburg, les activités de Netaji en Allemagne battaient leur plein. Sa présence en Allemagne n'était pas encore officiellement admise -- il était encore enregistré comme le Signore Orlando Mazzotta ou Son Excellence Mazzotta -- mais il commençait à être connu de plus en plus de gens à Berlin. Joseph Goebbels écrivit dans son journal le 1er mars:

Nous avons réussi à décider le dirigeant nationaliste indien, Bose, à publier une solennelle déclaration de guerre à l'Angleterre. Elle sera publiée et commentée dans la presse allemande de la manière la plus marquante. De cette manière nous commencerons maintenant notre combat officiel au nom de l'Inde, même si cependant nous ne l'admettons pas encore ouvertement. [8]
Le 14 mars, il remarqua à propos de Bose: «c'est un excellent travailleur.» [9] La chute de Singapour fut pour Netaji un signal pour diffuser son premier discours officiel sur la Radio de l'Inde Libre, répétant son voeu de combattre l'impérialisme britannique jusqu'au bout. Il fit suivre cela d'une déclaration de guerre à l'Angleterre, bien qu'à ce stade une telle déclaration pouvait être seulement symbolique. Netaji n'avait pas encore obtenu une déclaration de l'Axe en faveur de la liberté de l'Inde, qu'il réclamait dans le supplément de son premier mémorandum adressé au gouvernement allemand. Ce gouvernement était d'avis que le temps n'était pas encore mûr pour une telle déclaration, et qu'à moins qu'une déclaration de cette nature puisse être soutenue par une action militaire, elle ne serait pas d'une grande utilité.

Pendant ce temps, le Japon proposa une déclaration tripartite sur l'Inde. Encouragé, Bose rencontra Mussolini à Rome le 5 mai, et le persuada d'obtenir une telle déclaration en faveur de l'indépendance. Mussolini télégraphia aux Allemands, proposant de procéder immédiatement à la déclaration. Pour soutenir sa nouvelle proposition, Mussolini dit aux Allemands qu'il avait encouragé Bose à constituer un «contre-gouvernement» et à apparaître plus visiblement. La réaction allemande, qui restait encore méfiante, est notée par le Dr Goebbels dans son journal le 11 mai:

Nous n'aimons pas beaucoup cette idée, car nous ne pensons pas que le temps soit venu pour une telle action politique. Il apparaît cependant que les Japonais sont très impatients de voir une telle action. Cependant, les gouvernements en exil ne doivent pas vivre trop longtemps dans le vide. A moins qu'ils aient quelque réalité pour les appuyer, ils existent seulement dans le domaine de la théorie. [10]
Netaji était apparemment d'avis qu'une déclaration tripartite sur l'indépendance de l'Inde, suivie par la création d'un gouvernement en exil, donnerait quelque crédibilité à sa déclaration de guerre à l'Angleterre, mènerait à deux doigts de la révolution en Inde, et légitimerait la Légion indienne. Cependant, Hitler avait une vue différente. Pendant une rencontre au Quartier Général de campagne du Führer, le 29 mai, il dit à Netaji qu'une armée bien équipée de quelques milliers d'hommes pouvait contrôler des millions de révolutionnaires désarmés, et qu'il ne pourrait pas y avoir de changement politique en Inde à moins qu'une puissance extérieure frappe à sa porte. L'Allemagne ne pouvait pas encore faire cela. Pour convaincre Netaji, il le mena à une carte murale, lui montra les positions allemandes en Russie, et l'Inde. D'immenses distances devaient encore être comblées avant qu'une telle déclaration puisse être faite. A ce stade, le monde la considérerait comme prématurée, même venant de lui. Hitler avait peut-être été réaliste, mais cela dut cependant causer quelque désappointement à Netaji. [Photo: Adolf Hitler, «un vieux révolutionnaire» selon Bose.]

En juillet 1942, les Allemands suggérèrent qu'un contingent de la Compagnie irrégulière soit envoyé pour faire de la propagande sur la ligne de front contre les troupes indiennes à El-Alamein; mais Rommel, qui n'aimait pas que les champs de bataille soient transformés en banc d'essai pour les idées des Affaires Etrangères, s'opposa à la l'opération. Cependant, lors des manoeuvres du Régiment d'instruction en septembre, et lors d'exercices en octobre, la performance des Indiens fut hautement appréciée. En janvier 1943, on réalisa que le maintien des irréguliers en tant qu'unité séparée n'était pas d'une grande utilité, et les 90 Indiens (sauf quatre, commandés par N.G. Swamy, qui étaient entraînés pour une action à l'intérieur de l'Inde) furent absorbés par la Légion. Comme le flux de recrues venant du camp d'Annaburg était presque épuisé, il fut décidé de hâter le transfert de prisonniers de guerre depuis l'Italie.

D'après un accord entre l'Italie et l'Allemagne, tous les Indiens prisonniers de guerre devaient être envoyés directement en Allemagne sans être retenus dans les camps italiens. Mais dans le même temps, un empêchement imprévu se présenta. Un Indien résidant depuis longtempsà Rome, Iqbal Shadaï, forma une unité indienne avec l'aide des Italiens, et commença à émettre à la radio depuis Rome avec l'aide de quelques prisonniers indiens. Bien sûr il avait discuté avec Netaji à plusieurs occasions, mais à l'évidence il n'avait pas l'intention de coopérer avec lui. Après les émissions radio, il poursuivit en formant une unité militaire indienne, bien que cela fut en claire violation de l'accord italo-allemand. L'unité fut nommée le Centre Militaire Indien, mais exista seulement d'avril à novembre 1942. Pendant cette brève période d'existence, cependant, Shedaï réussit à recruter plusieurs centaines de volontaires dans les camps italiens, qui auraient normalement dû aller en Allemagne. En novembre, l'unité était forte de 350 hommes, et avait été entraînée par des officiers italiens. Le 9 novembre, après le débarquement allié en Afrique du Nord, on apprit que les hommes seraient envoyés au combat en Libye, contrairement aux promesses de Shadaï. Lorsqu'ils refusèrent de partir et se mutinèrent, Shedaï refusa d'intervenir. En conséquence, le Centre Militaire Indien fut dissous. Il ne fut jamais reconstitué, et ainsi un obstacle sur le chemin de Netaji fut enlevé.

En août 1942, la Légion fut déplacée à Königsbrück, un grand centre d'entraînement militaire en Saxe. Il avait été un camp d'entraînement régulier pour l'infanterie et les unités motorisées allemandes depuis des décennies. Ici les premiers contingents défilèrent devant les yeux de Netaji en octobre, et les progrès furent rapides. Cependant, le rapide développement de la Légion posa aussi un problème financier. Jusqu'à maintenant, le paiement des soldats était fait avec les versements mensuels faits au Centre de l'Inde Libre. Comme le nombre de légionnaires augmentait, la source devint insuffisante. Pour ce problème, il ne pouvait y avoir qu'une seule solution: le paiement direct à la Légion par les Allemands. Cela signifierait que dès lors les légionnaires recevraient des promotions et des priorités en tant que soldats de l'Allemagne nationale-socialiste, et que la Légion deviendrait, en fait, un régiment de l'armée allemande, même si elle conservait son nom et son identité séparés. Cela fut conclu entre Netaji et le gouvernement allemand, et nécessitait un serment de loyauté formel envers Adolf Hitler de la part des légionnaires. Décrivant la cérémonie, Hugh Toye écrit:

500 légionnaires furent rassemblés. Leur commandant allemand, le Lieutenant-colonel Krappe, s'adressa à eux, et le serment fut reçu par des officiers allemands, par groupes de six hommes. Tout fut fait avec solennité, les soldats touchaient l'épée de leurs officiers en prononçant les mots en allemand: «Je fais le serment sacré, devant Dieu, que j'obéirai au Chef de l'Etat et du Peuple allemand, Adolf Hitler, Commandant des Forces Armées allemandes, durant le combat pour la liberté de l'Inde, dont le Chef est Subhas Chandra Bose, et qu'en brave soldat, je donnerai ma vie pour ce serment». Bose présenta à la Légion son étendard tricolore, vert, blanc et safran du Congrès National Indien, avec l'image d'un tigre bondissant, à la place de la roue du Congrès. «Nos noms», dit-il, «seront écrits en lettres d'or dans l'histoire de l'Inde libre; chaque martyr de cette guerre sainte aura un monument ici». Ce fut un spectacle brillant et coloré, et pour Bose, un moment de fierté et d'émotion. «Je conduirai l'armée», dit-il, «lorsque nous marcherons ensemble vers l'Inde». Les légionnaires avaient belle allure dans leurs uniformes neufs, la bannière de soie flottant au milieu d'eux; leur entraînement leur donnait confiance. [11]
Quel était le plan de Netaji pour conduire cette armée en Inde? Lorsque les Allemands s'élancèrent au-delà de Stalingrad vers l'Asie centrale, les irréguliers indiens, entraînés à Meseritz, devaient accompagner leurs homologues Tadjiks et Uzbeks et les troupes allemandes. Après que l'Uzbékistan et Afghanistan seraient atteints la Compagnie indienne serait mise en tête de l'avance allemande pour briser les défenses britanniques au nord-ouest de l'Inde. Netaji parlait de larguer des brigades de parachutistes, appelant la paysannerie indienne à les soutenir. Par la radio il avertit les soldats indiens de l'armée et de la police britanniques que s'ils ne soutenaient pas les forces de libération, ils auraient un jour à répondre de leur soutien criminel aux Britanniques devant le gouvernement de l'Inde Libre. L'effet de l'entrée en Inde de l'Armée Indienne de Libération en compagnie des forces allemandes serait tel que le moral de toute l'armée indienne britannique s'effondrerait, coïncidant avec un soulèvement révolutionnaire contre les Britanniques. La Légion serait alors le noyau d'une grande armée de l'Inde Libre. Le plan de Netaji, dépendant largement des succès militaires allemands en Union soviétique, connut indubitablement un revers quand la Wehrmacht fut arrêtée à Stalingrad. Après le retrait allemand de cette ville, le plan pour entrer en Inde à partir de l'ouest dut être abandonné. Le sort de la guerre était en train de tourner rapidement, réclamant de nouvelles stratégies de la part de Netaji.

Pendant que la deuxième poussée de l'armée allemande en Russie se heurtait à une contre-offensive inattendue à Stalingrad et était ainsi contrainte au repli, dans une autre partie du monde les forces d'un autre partenaire de l'Axe étaient en progression, toujours plus près de l'Inde. Le Japon obtenait des succès spectaculaires en Extrême-Orient et était prêt à accueillir Netaji comme chef des millions d'Indiens qui vivaient dans les pays de l'est et du sud de l'Asie. L'attitude japonaise était extrêmement encourageante. Le Premier Ministre Tojo avait fait des déclarations à la Diète [le Parlement japonais] à propos de la liberté de l'Inde au début de 1942, et en mars il y eut une proposition japonaise pour une déclaration tripartite sur l'Inde. Un petit groupe de légionnaires de l'Armée Nationale Indienne avait déjà existé dans le sud-est sous le patronage japonais, bien que certains de ses dirigeants, dont Mohan Singh, s'étaient brouillés avec les Japonais. Netaji n'aurait pas de difficulté à réorganiser et à développer cette organisation. Il obtiendrait le soutien actif de millions d'Indiens, les milliers de prisonniers de guerre indiens-britanniques lui fourniraient une grande facilité de recrutement, et ainsi il pourrait organiser une formidable armée de libération qui pourrait immédiatement être déployée dans les positions avancées que l'Armée Impériale japonaise avait conquis en avançant à travers les jungles épaisses de la péninsule de Malaisie et de Birmanie. Pendant sa rencontre avec Hitler le 29 mai, le Führer avait aussi suggéré qu'au vu de la situation mondiale, Netaji devrait transférer le centre de ses activités de l'Allemagne vers l'Extrême-Orient.

Netaji pouvait regarder ses deux années de travail en Allemagne avec un sentiment de fierté et de réussite. Les émissions radio, les publications et la propagande s'étaient développées. Azad Hind Radio avait étendu ses programmes en plusieurs langues, et des rapports indiquaient qu'ils étaient écoutés avec intérêt dans les zones concernées; Azad Hind, un journal bilingue, était publié régulièrement. A côté de cela il y avait d'autres bulletins pour la Légion; le Centre de l'Inde Libre avait obtenu un statut officiel en Allemagne. Il était traité comme une mission étrangère, donnant à ses membres le droit à plus de ravitaillement, et les exemptant de quelques-unes des obligations en vigueur pour les étrangers. Netaji lui-même avait droit à une belle villa, une voiture et des rations spéciales pour des distractions. Son allocation personnelle se montait à environ 800 livres par mois. La subvention mensuelle pour le Centre de l'Inde Libre passa de 1 200 livres en 1941 à 3 200 en 1944. Tout cela était reçu par Netaji à titre d'emprunt au gouvernement allemand, à rembourser après que l'Inde aurait gagné son indépendance avec l'aide de l'Axe. Cependant, la tournure des événements réclamait maintenant sa présence sur un autre théâtre d'opérations.

Qu'arriverait-il à la Légion en l'absence de Netaji? Elle était maintenant forte de 3 500 hommes, bien entraînée et équipée, prête à l'action. Netaji consulta ses adjoints à Berlin. A.C.N. Nambiar, un journaliste indien qui était en Europe depuis dix-huit ans à l'arrivée de Netaji en Allemagne, était son bras droit. Tout en se préparant pour son voyage vers le théâtre d'opérations d'Asie, Netaji transmettait à Nambiar ses consignes politiques et ses instructions. Hugh Toye écrit:

Il y avait des plans pour de nouvelles branches du Centre de l'Inde Libre, pour la radio, pour que les Indiens étudient les méthodes de la police allemande, et pour l'entraînement de marins et d'aviateurs indiens. Comme pour la Légion, cela devait être mis en oeuvre aussitôt que possible, les officiers et NCO allemands devaient être rapidement remplacés par des Indiens, il ne devait pas y avoir de mélange. Les légionnaires devaient être entraînés avec tout l'équipement allemand le plus moderne, incluant l'artillerie lourde et les blindés; Bose enverrait d'autres instructions dès qu'il le pourrait. [12]
Il faut ajouter quelques mots concernant la coopération et la camaraderie indo-allemande pendant les jours critiques de la Deuxième Guerre Mondiale, quand la Légion fut constituée. Personne ne pouvait mieux la décrire que Adalbert Seifritz, qui était un officier allemand dans le camp d'entraînement des légionnaires. Il écrit:

Accepter les propositions de Bose était une magnifique concession et montrait le respect du gouvernement allemand pour la forte personnalité de Bose en ces temps critiques alors que tous les efforts allemands étaient concentrés sur la guerre ... La compréhension et le respect mutuels entre Indiens et Allemands, et la coopération croissante entre eux dans l'intérêt de la tâche commune rendit la Légion indienne capable de soutenir et de conserver la discipline jusqu'à la capitulation allemande de 1945. Pendant cette période d'entraînement et même plus tard, la camaraderie entre Indiens et Allemands ne put pas être détruite ... Une rencontre avec Subhas Bose était un événement spécial pour l'équipe des instructeurs allemands. Nous passâmes de nombreuse soirées avec lui, discutant de l'avenir de l'Inde. Il reste dans la mémoire des membres du groupe des instructeurs comme un personnage idéaliste et combatif, ne s'économisant jamais dans le service de son peuple et de son pays. Le fait le plus réjouissant était la réelle camaraderie qui grandissait entre Indiens et Allemands, qui se révéla dans les heures dangereuses, et qui existe encore aujourd'hui dans de nombreux cas. La Légion indienne fut un précieux instrument pour renforcer et consolider l'amitié indo-allemande. [13]
Un récit de la visite d'Hitler au Quartier Général de la Légion indienne à Dresde fut fait par Shantaram Vishnu Samanta (un des légionnaires) pendant une interview à la presse en Inde, après sa libération d'un camp d'internement. D'après ses déclarations, Hitler s'adressa aux soldats de la Légion après que Netaji soit parti pour l'Asie. Il parla en allemand et son discours fut traduit en hindoustani par un interprète. Il dit:

Vous avez la chance d'être nés dans un pays de glorieuses traditions culturelles et d'une puissance humaine colossale. Je suis impressionné par la passion brûlante avec laquelle vous et votre chef cherchez à libérer votre pays de la domination étrangère. La stature de votre chef est encore plus grande que la mienne. Alors que je suis le chef de 80 millions d'Allemands, il est le chef de 400 millions d'Indiens. A tous les égards il est un plus grand dirigeant et un plus grand général que moi- même. Je le salue, et l'Allemagne le salue. C'est le devoir de tous les Indiens de l'accepter comme leur Guide et de lui obéir sans hésiter. Je ne doute pas que si vous faites cela, son action conduira très bientôt l'Inde à la liberté.
Une déclaration faite par un autre soldat de la Légion indienne, qui resta anonyme, donne une version un peu différente. Il déclara que Netaji et Hitler saluèrent conjointement la Légion indienne et l'infanterie allemande. En plus des paroles citées plus haut, Hitler aurait dit également:

Civils allemands, soldats et Indiens libres ! Je saisis cette occasion pour saluer votre actif Guide, Herr Subhas Chandra Bose. Il est venu ici pour guider tous ces Indiens libres qui aiment leur pays et sont déterminés à le libérer du joug étranger. Je ne me sens pas le droit de vous donner des instructions ou des conseils, parce que vous êtes les fils d'un pays libre, et vous préférerez naturellement obéir au Chef reconnu de votre propre pays. [14]
Cependant, les récits de la visite d'Hitler et de son discours aux légionnaires indiens ne sont pas confirmés par d'autres sources.

Netaji devait quitter l'Allemagne le 8 février 1943. Le 26 janvier, «le Jour de l'Indépendance de l'Inde» fut célébré dans une grande réception à Berlin avec des centaines d'invités. Le 28 janvier, qui était réservé pour célébrer «le Jour de la Légion» en l'honneur de la Légion indienne, il s'adressa à elle pour la dernière fois. Il semble que ce départ fut tenu secret pour son armée. Ainsi il n'y eut aucune émotion visible parmi les hommes; aucun geste d'adieu. L'impression que Netaji laissait au Centre de l'Inde Libre, était qu'il partait pour un voyage prolongé. Ainsi il n'y eut aucun signe d'anxiété. A l'exception de quelques officiers allemands de haut rang et de ses plus proches adjoints, personne ne savait que dans une semaine et demie, il embarquerait pour le plus périlleux voyage entrepris par l'homme: un voyage en sous-marin à travers les eaux infestées de mines, pour l'autre bout du monde. En son absence, Nambiar le remplaça comme successeur et gagna bientôt le respect des légionnaires.

Deux mois après le départ de Netaji, suite à une discussion entre le commandement militaire allemand et le Centre de l'Inde Libre, il fut décidé de transférer la Légion de Königsbrück vers une région côtière en Hollande, pour l'associer à un entraînement pratique de défense côtière. C'était aussi en accord avec les souhaits de Netaji. Il avait souvent exprimé le désir de donner dès que possible à ses troupes un entraînement à la défense côtière. Après que le premier bataillon ait donné une cordiale fête d'adieu, un incident imprévu survint dans la Légion; deux compagnies du second bataillon refusèrent de partir. On comprit bientôt qu'il y avait trois raisons principales à cette rébellion mineure. Quelques légionnaires étaient mécontents de ne pas avoir été promus, mais leurs noms devaient être mis sur la liste d'attente; quelques-uns ne voulaient simplement pas quitter Königsbrück; quelques-uns étaient influencés par une rumeur disant que Netaji les avait abandonnés et était parti en les laissant entièrement à la merci des Allemands, qui allaient maintenant les utiliser sur le front de l'ouest, au lieu de les envoyer en Asie combattre pour la libération de l'Inde. Cependant, la rébellion fut bientôt jugulée après qu'une équipe du NCO ait rencontré les dirigeants du Centre de l'Inde Libre à Berlin et obtenu une clarification concernant les griefs des légionnaires rebelles. L'équipe revint au camp et assura aux hommes qu'ils ne seraient pas envoyés au combat mais étaient là seulement dans un but d'entraînement pratique, selon les voeux de Netaji; que les promotions ne seraient pas annulées, qu'elles suivraient en temps utile; et que Netaji ne les avait pas abandonnés, et qu'ils seraient informés de sa situation et de ses plans aussitôt que possible. En application de la discipline militaire, les meneurs de cet acte d'insubordination furent envoyés en prison pour une période limitée.

La Légion fut cantonnée dans la zone côtière de Hollande pendant cinq mois. Ensuite, il fut décidé de la déplacer dans la zone côtière de Bordeaux en France, dans l'embouchure de la Gironde, en face des fortifications de Royan dans la baie d'Arcachon. La Légion fut prise en charge ici. Le séjour en France fut utilisé pour donner aux légionnaires un entraînement complet concernant l'armement requis pour la défense du Mur de l'Atlantique. Au printemps de 1944, les douze premiers Indiens furent promus officiers. Le Feld-Maréchal Rommel, qui était responsable du Mur de l'Atlantique, visita une fois la zone où le contingent indien était cantonné. Ganpulay écrit:

... après avoir vu le travail effectué par les Indiens, il s'exclama: «Je suis agréablement surpris de voir qu'en dépit d'un manque d'entraînement à la défense côtière, le travail fait ici est assez satisfaisant». En partant, il dit aux soldats indiens: «Je suis content de voir que vous avez fait du bon travail; je vous souhaite bonne chance, à vous et à votre chef!» [15]
Au printemps de 1944, une compagnie de la Légion fut envoyée en Italie du Nord à la requête de quelques officiers qui cherchaient une occasion d'affronter les forces britanniques. Après l'invasion de la Normandie par les forces alliées en juin 1944, la situation militaire en Europe commença à se détériorer. Elle devint finalement si critique que le Haut-Commandement allemand décida d'ordonner à la Légion indienne de revenir en Allemagne. Ainsi, après dix mois de séjour dans la région côtière de Lacanau en France, la Légion indienne commença son voyage de retour. Il faut savoir qu'à ce moment, avec le débarquement des troupes alliées en France et leur avance progressive à travers la campagne française, le Maquis français (clandestin) était devenu très actif, et il prit pour cible les légionnaires en même temps que les troupes allemandes. Après avoir parcouru une certaine distance, le premier bataillon de la Légion fut temporairement cantonné dans la région de Mansle près de Poitiers, alors que les deuxième et troisième bataillons furent cantonnés à Angoulême et Poitiers respectivement. Après être restés dix jours dans cette région, période pendant laquelle ils eurent à parer à des attaques sporadiques des clandestins français, les légionnaires reprirent la route. Pendant cette longue marche de retour vers l'Allemagne, la Légion fit preuve d'un courage et d'un moral exemplaires, et supportèrent les rigueurs et les épreuves du champ de bataille avec sérénité. A ce moment, la propagande britannique était dirigée sur ces hommes avec beaucoup de promesses creuses; des tracts furent largués par des avions, pendant que des agents s'infiltraient dans leurs rangs pour persuader les hommes de déserter. La propagande promettait aux futurs déserteurs qu'ils seraient réintégrés dans l'armée indienne britannique avec une pleine paie et pension rétroactives, mais l'hypocrisie britannique fut encore une fois manifeste lorsque quelques soldats qui avaient mordu à cet appât furent fusillés plus tard par les Français, en public sur une place de marché à Poitiers, sans aucun jugement, en même temps que quelques prisonniers de guerre allemands.

En suivant l'aventure de l'Armée Indienne de Libération en Occident, on doit se rappeler que son destin était indissolublement lié à celui des Puissances de l'Axe en Europe, et particulièrement à l'Allemagne. L'écrasement des nouveaux régimes révolutionnaires d'Europe par les forces représentant une alliance du capitalisme et du marxisme fut une tragédie internationale qui engloutit aussi la Légion Indienne. Pendant sa retraite vers l'Allemagne, elle affronta les forces ennemies à plusieurs reprises et livra des combats d'arrière-garde contre les forces britanniques et françaises, montrant une bravoure exemplaire. L'entraînement militaire allemand avait transformé le régiment non seulement en un corps bien discipliné, mais aussi en unité combattante endurcie. C'est bien par une ironie de l'Histoire que cette superbe force ne put pas être utilisée pour les buts et de la manière dont son fondateur et chef, Subhas Chandra Bose, l'avait rêvé. Cependant, le 950ème Régiment Indien, comme la Légion était officiellement appelée, laissa son empreinte sur les champs de bataille de France et d'Allemagne, comme leurs nombreux et vaillants camarades de l'armée allemande.

A la fin de 1944 jusqu'à Noël, la Légion indienne passa son temps dans des villages tranquilles de l'Allemagne du Sud. Entre Noël et la nouvelle année 1945, l'unité reçut l'ordre de faire mouvement vers le camp militaire de la ville de garnison de Heuberg. Au printemps de 1945, les forces alliées traversèrent le Rhin. Les Russes entrèrent dans les provinces d'Allemagne de l'Est, tuant et pillant dans les villes et les villages. Des formations de bombardiers lourds détruisirent les villes allemandes. Les transports furent complètement désorganisés et paralysés. La fin était proche, et il n'y avait pas de raison de rester dans les baraquements. Par conséquent, la Légion quitta ses quartiers d'hiver de Heuberg en mars 1945, et se dirigea vers les cols alpins. A ce moment, toutes les communications avec le Centre de l'Inde Libre à Berlin avaient été coupées. Les Commandants de la Légion prenaient leurs décisions indépendamment. La Légion avait déjà atteint les régions alpines à l'est du lac de Constance. Cependant, avec la capitulation des forces allemandes le 7 mai, tous les espoirs prirent également fin pour l'Armée de l'Inde Libre. Alors qu'ils tentaient de traverser vers la Suisse, les légionnaires furent submergés par des unités américaines et françaises et furent faits prisonniers. Ceux qui tombèrent entre les mains des Français eurent à souffrir de très cruels traitements. Plusieurs furent fusillés, et d'autres moururent dans des camps de prisonniers dans des conditions misérables. Les autres furent finalement remis aux Britanniques.

Bien qu'elle ait été ainsi prise dans le tourbillon de la désintégration de l'Axe en Europe, l'Armée de Libération de Netaji en Occident s'était faite une place dans l'Histoire; car en effet, c'était un noyau qui précipiterait finalement la formation d'une force combattante bien plus grande à un autre endroit. Inspirée par son chef, cette force marcherait sur l'Inde pour mettre en action un processus qui délivrerait finalement le pays de l'asservissement étranger. Par conséquent, on ne doit pas considérer l'aventure de l'Armée Nationale de Libération en Europe comme un événement isolé qui finit tragiquement. Alors que son rêve de traverser le Caucase avec ses alliés, les forces armées allemandes, et d'entrer en Inde par le nord-ouest, ne se matérialisa pas dans la réalité, l'armée qui en fut l'extension et la continuation, l'Armée Indienne de Libération d'Asie, entra dans le pays par la direction opposée, réalisant ainsi le rêve le plus cher de Netaji et de ses soldats. Plus encore, comme nous le verrons plus loin, cette armée apporta la plus puissante contribution à la fin de la domination impérialiste en Inde.

Pendant sa discussion avec Netaji, Hitler lui avait suggéré que comme il faudrait au moins un ou deux ans avant que l'Allemagne puisse avoir une influence directe sur l'Inde, et alors que l'influence du Japon, au vu de ses spectaculaires succès en Asie du sud-est, pouvait devenir réelle en quelques mois, Bose devrait négocier avec les Japonais. Le Führer dissuada Bose de faire le voyage par air, ce qui pourrait l'obliger à un atterrissage forcé en territoire britannique. Il pensait que Bose était une personnalité trop importante pour laisser mettre sa vie en danger par une telle expérience. Hitler suggéra qu'il pourrait prendre place dans un sous-marin allemand qui l'emmènerait jusqu'à Bangkok en passant par le Cap de Bonne Espérance. [16] Cependant, en dépit des suggestions d'Hitler, il semble que les Affaires Etrangères allemandes montraient quelque déplaisir à laisser Netaji quitter l'Allemagne et aller au Japon. Le Colonel Yamamoto Bin, attaché militaire japonais à Berlin (et bon ami personnel de Netaji), et l'ambassadeur japonais, le Lieutenant-général Oshima Hiroshi, avaient rencontré Netaji dès octobre 1941, lorsque ce dernier exprima le voeu d'obtenir l'aide japonaise pour son plan d'arracher l'indépendance de l'Inde. Ce fut le début d'une série de rencontres semblables.

Après l'entrée du Japon dans la 2ème Guerre Mondiale en décembre, Netaji était impatient de partir en Asie le plus tôt possible et de combattre aux côtés du Japon pour la libération de l'Inde. Il semble qu'il demanda à Oshima d'user de son influence pour assurer son passage en Asie. C'est à peu près à ce moment que Oshima et Yamamoto sentirent une certaine réticence sur cette question, de la part des Affaires Etrangères allemandes. Ils avaient l'impression que l'Allemagne ne voulait pas laisser le Japon conduire l'Inde vers l'indépendance. Bose était déjà un allié utile en tant que patriote indien, et ses émissions radio de propagande avaient un effet à la fois en Inde et en Grande-Bretagne. La Légion indienne avait déjà un impact psychologique en Inde, et en causant une inquiétude chez les Alliés. Pour ces raisons, «ils gardaient Bose comme un bébé tigre». [17]

Dans le même temps, l'ambassadeur Oshima avait aussi rencontré Hitler et lui avait exposé le plan de Bose. Selon des sources japonaises:

Le Führer tomba d'accord avec Oshima sur le fait qu'il était meilleur pour Bose de transférer ses activités en Asie du sud-est, maintenant que les armées du Japon avaient submergé la région. Le deuxième problème était de savoir si Bose obtiendrait un appui suffisant de Tokyo pour ses activités. Pour cela, Oshima avait contacté Tokyo de nombreuses fois mais n'avait pas reçu de réponse claire. Finalement, Tokyo répondit à Oshima qu'en principe il n'y avait pas d'objection à une visite de Bose au Japon. Le troisième problème était de fournir à Bose un moyen de transport sûr vers le Japon. La communication entre l'Allemagne et le Japon était impossible à cette époque. Le passage par bateau était hors de question; et il fut décidé d'utiliser un avion de la compagnie Lufthansa pour transporter Bose de l'Allemagne au Japon, en passant par l'Union soviétique. Tojo (le Premier Ministre japonais) objecta que cela reviendrait à violer la confiance de l'Union soviétique. Une tentative fut faite à la fois par Yamamoto et par Bose pour obtenir un avion italien, mais cela non plus ne marcha pas. Finalement le choix s'arrêta sur un sous-marin. L'Allemagne accepta de transporter Bose jusqu'à un certain endroit en Asie et demanda qu'un sous-marin japonais soit disponible à partir de là. Après une série de discussions avec son gouvernement, Oshima obtint finalement l'approbation de Tokyo et le communiqua à Bose. [18]
Alexander Werth écrit:

Une intéressante anecdote concernant ce voyage historique peut être mentionnée ici. Peu de temps avant le départ de Bose, le commandement naval japonais éleva une objection parce qu'un règlement interne ne permettait pas à des civils d'embarquer sur un bâtiment de guerre en temps de guerre. Quand Adam von Trott (des Affaires Etrangères allemandes) reçut ce message par câble de l'ambassade allemande à Tokyo, il envoya la réponse suivante: «Subhas Chandra Bose n'est en aucune manière une personne privée, mais le Commandant en chef de l'Armée de Libération de l'Inde». Ainsi cet obstacle bureaucratique fut surmonté. [19]
Le 8 février 1943, accompagné par Keppler, Nambiar et Werth, Netaji arriva au port de Kiel où un sous-marin allemand sous de commandement de Werner Musenberg l'attendait. Celui qui serait son seul compagnon pendant ce périlleux voyage, Abid Hasan, avait voyagé séparément vers Kiel dans un compartiment spécial, sans connaître sa destination. Il fut informé de la destination seulement après le début du voyage. Netaji laissait derrière lui ses 3 500 soldats de la Légion Indienne -- le 950ème Régiment de l'Armée allemande, spécialement entraînés et équipés pour la tâche de libérer l'Inde asservie par les Britanniques. Nous avons déjà raconté l'histoire et le destin de la Légion. Maintenant tournons-nous vers l'Asie.

L'Armée Nationale de Libération de l'Inde en Asie

Le 15 février 1942, Singapour tomba aux mains de l'armée japonaise avançant vers le sud de la péninsule malaise. Deux jours plus tard, lors d'une cérémonie impressionnante qui se tint à Farrar Park au coeur de la ville, les troupes indiennes [britanniques] commandées par le colonel Hunt, se rendirent aux Japonais.

Le Major Fujiwara reçut la reddition au nom des Japonais victorieux, et annonça ensuite qu'il les remettait aux mains du capitaine Mohan Singh du contingent indien, à qui ils devraient obéir en tant que commandant suprême. Mohan Singh s'adressa alors aux prisonniers indiens, exprimant son intention de faire d'eux une armée nationale indienne, dans le but de combattre pour la liberté de l'Inde. Il eut une discussion préliminaire avec quelques indiens représentatifs de Malaisie et de Birmanie, dans une rencontre à Singapour les 9 et 10 mars, qui était attendue par Rashbehari Bose, un révolutionnaire indien vétéran qui vivait en exil au Japon depuis le dernier quart de siècle. Bose convoqua alors une conférence à Tokyo, qui se tint les 28-30 mars. Les délégués présents à la conférence, représentant plusieurs pays d'Asie de l'est et du sud-est, décidèrent de former la Ligue pour l'Indépendance de l'Inde pour organiser un mouvement indépendantiste indien en Asie de l'est. Bose fut reconnu comme chef de l'organisation. La conférence résolut ensuite que «l'action militaire contre les Britanniques en Inde serait menée seulement par l'Armée Nationale Indienne (INA) et sous commandement indien, ainsi que toute assistance et coopération militaire, navale et aérienne qui pourrait être demandée aux Japonais par le Conseil d'Action», et ensuite que «après la libération de l'Inde, la définition de la future constitution de l'Inde serait laissée entièrement aux représentants du peuple de l'Inde.» [20]

Le 15 juin 1942, une conférence s'ouvrit à Bangkok avec plus d'une centaine de délégués de l'IIL (Indian Independance League) venus de toute l'Asie. A la clôture de la conférence de neuf jours une résolution fut adoptée unanimement, définissant la politique du mouvement indépendantiste en Asie de l'est. L'IIL fut proclamée comme l'organisation représentative pour lutter pour la liberté de l'Inde; l'Armée Nationale Indienne fut déclarée bras militaire du mouvement avec Mohan Singh comme commandant en chef et Rashbehari Bose fut élu président du Conseil d'Action. Il fut plus tard décidé que Singapour serait le siège de l'IIL. Netaji avait déclaré dans un message à la conférence que son expérience personnelle l'avait convaincu que le Japon, l'Italie et l'Allemagne étaient des ennemis jurés de l'impérialisme britannique; cependant, l'indépendance pouvait venir seulement par les efforts des Indiens eux-mêmes. La liberté de l'Inde signifierait la déroute de l'impérialisme britannique. L'Armée Nationale Indienne fut officiellement constituée en septembre 1942.

Malheureusement, à ce moment une méfiance commença à grandir dans le groupe indien contre la direction de Rashbehari Bose. Certains pensaient que comme il avait été longtemps associé avec le Japon, il donnait la priorité aux intérêts japonais sur les intérêts indiens. Selon des sources japonaises:

Certains pensaient même qu'il était seulement le protégé des Japonais, et que ces derniers exploitaient les Indiens pour leurs propres fins. Ce ressentiment se termina finalement par une rébellion d'un groupe de dirigeants conduits par le capitaine Mohan Singh dans l'INA en novembre 1942. En conséquence, Mohan Singh et son associé, le colonel Gill furent tous deux arrêtés par les Japonais et l'Armée Indienne fut dissoute. Cependant en 1943 une nouvelle Armée Indienne fut organisée, sous le commandement du lieutenant-colonel Bhonsle, qui resta à ce poste jusqu'à la dissolution finale de l'armée. [21]
Décrivant la nouvelle INA, Joyce Lebra écrit:

Le 15 février 1943, l'INA fut réorganisée et les anciens rangs et écussons ressurgirent. Le Directeur du Bureau Militaire, le lieutenant-colonel Bhonsle, était clairement placé sous l'autorité de l'IIL, pour éviter toute répétition de la rivalité IIL-INA. Sous Bhonsle il y avait le Lt-Col. Shah Nawaz Khan comme Chef d'Etat-major, le major P.K. Sahgal comme Secrétaire Militaire; le major Habibur Rahman comme commandant de l'Ecole d'Entraînement des officiers, et le Lt-Col. A.C. Chatterji, et plus tard le major A.D. Jahangir, comme chef des Renseignements. A côté de ces cadres il y avait l'Armée elle-même, sous le commandement du Lt-Col. M.Z. Kiani. Ce fut l'organisation de l'INA, jusqu'à l'arrivée de Subhas Chandra Bose venant de Berlin, six mois plus tard.
En février, l'officier japonais Iwakuro avait convoqué une réunion d'environ 300 officiers de l'INA au camp de Bidadri à Singapour et leur parla de l'opportunité de rejoindre l'armée, mais sans effet. Selon Ghosh, «plus tard, dans un tête à tête avec quelques officiers, il apparut qu'un grand nombre d'officiers et d'hommes voulaient bien continuer le combat avec l'INA, mais à la condition expresse que Netaji viendrait à Singapour.» [23]

L'histoire des exploits de Netaji en Allemagne et l'histoire de la Légion Indienne était connue des révolutionnaires indiens de l'IIL en Asie depuis quelque temps à présent, et ils attendaient impatiemment son arrivée. Comme la première INA s'était développée, avait douté et avait finalement été dissoute, et comme celle qui lui succédait continuait simplement à exister, la nécessité de l'autorité de Netaji commençait à se faire sentir plus vivement. Mohan Singh avait mentionné son nom au général Fujiwara dès le début de 1941. Dans toutes les conférences, la nécessité de sa direction avait été soulignée par les délégués.

Pendant que Netaji et Abid Hasan continuaient à faire route vers l'Asie, faisant une large boucle dans l'Atlantique, un sous-marin japonais quittait comme prévu l'île de Penang le 20 avril pour la pointe de l'Afrique, avec l'ordre strict de ne pas attaquer l'ennemi ni de risquer d'être repéré. Les deux sous-marins avaient rendez-vous 100 miles au sud-sud-est de Madagascar le 26 avril. Après s'être signalés l'un à l'autre et après avoir confirmé leur identité, les sous-marins attendirent pendant une journée que la mer devienne calme. Ensuite le 28 avril, qui fut le jour du seul transfert de passagers entre sous-marins (pendant la 2ème Guerre Mondiale) dans une zone dominée par les forces aériennes et navales de l'ennemi, Netaji et Abid Hasan furent embarqués sur le sous-marin japonais par un canot pneumatique.

Traversant l'océan, le sous-marin japonais 1-29 atteignit Sabang le 6 mai 1943. C'était un îlot isolé au large, au nord de Sumatra. Là Netaji fut accueilli par le Colonel Yamamoto, qui était le chef du Hikari Kikan, le groupe de liaison nippo-indien. De Sabang, Netaji et Yamamoto partirent pour Tokyo en avion, s'arrêtant en route à Penang, Manille, Saïgon et Taïwan. L'avion atterrit à Tokyo le 16 mai. Pendant tout son voyage en sous-marin depuis l'Allemagne et pendant environ un mois après son arrivée à Tokyo, l'identité et la présence de Netaji furent tenues secrètes. Il était supposé être un VIP japonais nommé Matsuda.

Bien qu'il resta incognito pendant ses premières semaines au Japon, Netaji ne perdit pas de temps à attendre passivement. A partir du 17 mai, il rencontra les Chefs d'Etat-Major de l'Armée et de la Marine japonaise, le Ministre de la Marine et celui des Affaires Etrangères en une succession rapide. Cependant, il dut attendre à peu près trois semaines avant que le Premier Ministre japonais Tojo lui accorde un entretien. Mais Tojo fut si impressionné par la personnalité de Netaji qu'il lui proposa de le rencontrer à nouveau dans quatre jours. Deux jours plus tard, le 16 juin, Netaji fut invité à assister à une séance de la Diète, où Tojo le surprit avec sa déclaration historique sur l'Inde:

Nous sommes indignés par le fait que l'Inde soit encore sous la répression impitoyable de la Grande-Bretagne et nous avons une pleine sympathie pour son combat désespéré pour l'indépendance. Nous sommes déterminés à apporter toute l'assistance possible à la cause de l'indépendance de l'Inde. Nous croyons que le jour n'est pas éloigné, où l'Inde jouira de la liberté et de la prospérité après avoir gagné son indépendance. [24]
Ce ne fut pas avant le 18 juin que Radio-Tokyo annonça l'arrivée de Netaji. La nouvelle fut rapportée dans la presse de Tokyo le jour suivant. A cette nouvelle, l'atmosphère devint électrique. La presse et la radio de l'Axe soulignèrent la signification de cet événement. L'INA et le mouvement indien pour l'indépendance prirent soudain une importance beaucoup plus grande aux yeux de tous. Le 19 juin, Netaji tint une conférence de presse. Elle fut suivie de deux émissions à la radio pour proclamer partout sa présence en Asie de l'est, et pendant ce temps il exposa son plan d'action. Le plan de Bose consistait à coordonner les forces nationalistes à l'intérieur de l'Inde et à l'extérieur, pour en faire un gigantesque mouvement suffisamment puissant pour balayer les occupants britanniques en Inde. Le calcul sur lequel Bose semble avoir fondé son ambitieux plan est que les conditions internes en Inde étaient mûres pour une révolte. Le mouvement de non-coopération devait se transformer en révolte active. [25]

Pour citer les propres mots de Netaji pendant sa conférence de presse: «la désobéissance civile doit se transformer en combat armé. Et c'est seulement quand le peuple indien aura reçu le baptème du feu à une large échelle qu'il méritera d'obtenir sa liberté». [26] Netaji se lança alors dans une série de rencontres, de conférences de presse, d'émissions radio et de conférences pour expliquer sa tâche immédiate aux gens concernés, et au monde.

Accompagné par Rashbehari Bose, Netaji arriva à Singapour le 27 juin. Il reçut un accueil enthousiaste des résidents indiens et fut abondamment «enguirlandé» [la coutume indienne de bienvenue, NDT] partout où il alla. Ses discours tenaient ses auditeurs sous le charme. A partir de ce moment, une légende grandit autour de lui, et sa magie contaminait ses auditoires. S'adressant aux représentants des communautés indiennes de l'Asie de l'Est le 4 juillet, il dit: «N'étant pas satisfaits d'une campagne de désobéissance civile, les Indiens sont maintenant moralement préparés à employer d'autres moyens pour obtenir leur libération. Par conséquent le temps est venu de passer au stade suivant de notre campagne. Toutes les organisations aussi bien à l'intérieur de l'Inde qu'à l'extérieur, doivent à présent se transformer en une organisation combattante disciplinée sous un seul commandement. Les buts et les objectifs de cette organisation doivent être de prendre les armes contre l'impérialisme britannique lorsque le temps sera venu et le signal donné.» [27] [Photo: Bose accueilli aux Philippines.]

Lors du meeting où Netaji prononça ces mots, Rashbehari Bose transmit formellement à Subhas Chandra Bose la direction de l'IIL, et le commandement de l'INA. La salle était remplie à craquer. Dans son dernier discours en tant que Chef du mouvement, Rashbehari Bose dit:

Amis! C'est l'un des moments les plus heureux de ma vie. Je vous ai amené l'une des personnalités les plus éminentes de notre Grande Patrie pour participer à notre campagne. En votre présence aujourd'hui, j'abandonne mon poste de président de la Ligue pour l'Indépendance de l'Inde en Asie de l'Est. A partir de maintenant, Subhas Chandra Bose est votre président, votre chef dans le combat pour l'indépendance de l'Inde, et je suis sûr que sous sa direction, vous marcherez à la bataille et à la victoire. [28]
Pendant ce meeting Netaji annonça son plan pour organiser un gouvernement provisoire de l'Inde Libre.

Ce sera la tâche de ce gouvernement provisoire de mener la révolution indienne à sa conclusion victorieuse ... le gouvernement provisoire aura à préparer le peuple indien, à l'intérieur et à l'extérieur de l'Inde, à un combat armé, qui sera le point culminant de tous nos efforts nationaux depuis 1883. Nous avons un combat farouche à mener. Dans cette marche finale vers la liberté, vous aurez à faire face au danger, à la soif, aux privations, aux marches forcées, et à la mort. C'est seulement quand vous aurez passé cette épreuve que la liberté sera à vous. [29]
Le jour suivant, le 5 juillet, Netaji prit le commandement de l'Armée Nationale Indienne, à présent baptisée Azad Hind Fauj (Armée de l'Inde Libre). Tojo arriva de Manille à temps pour passer les troupes en revue en compagnie de Bose. S'adressant aux soldats, Netaji dit:

Pendant ma carrière publique, j'ai toujours senti que bien que l'Inde soit mûre pour l'indépendance par bien des manières, elle manquait d'une chose, c'est-à-dire d'une armée de libération. Georges Washington en Amérique put combattre et gagner la liberté, parce qu'il avait son armée. Garibaldi put libérer l'Italie parce qu'il avait ses volontaires armés derrière lui. C'est vous qui avez le privilège et l'honneur d'être les premiers à marcher et à organiser l'armée nationale de l'Inde. En faisant cela vous avez supprimé le dernier obstacle sur le chemin de notre liberté ... Quand la France déclara la guerre àl'Allemagne en 1939 et que la guerre commença, il n'y eut qu'un seul cri sur les lèvres des soldats allemands: «A Paris! AParis!». Quand les braves soldats du Japon se mirent en marche en décembre 1941, il n'y eut qu'un seul cri sur leurs lèvres: «A Singapour! A Singapour!». Camarades! Soldats! Que votre cri de guerre soit: « A Delhi! A Delhi!». Combien d'entre nous survivront individuellement à cette guerre de libération, je ne le sais pas. Mais je sais que nous gagnerons finalement, et notre tâche ne prendra pas fin avant que nos héros survivants défilent victorieusement sur une autre tombe de l'Empire Britannique: Lal Kila, le Fort Rouge de l'ancienne Delhi. [30]
Le 27 juillet, Netaji quitta Singapour pour un voyage de 17 jours dans les pays d'Asie de l'est et du sud-est. Le premier objectif de ce voyage était d'obtenir une aide morale et financière pour son mouvement, de la part des autres pays et des communautés indiennes. Il reçut un accueil chaleureux à Rangoon, où il assista à l'Indépendance de la Birmanie le 1er août; de Rangoon, Netaji alla à Bangkok et rencontra le Premier Ministre thaïlandais Pilbulsongram. Il obtint l'appui moral de la Thaïlande et une ovation enthousiaste de la communauté indienne. Il s'envola ensuite pour Saigon et s'adressa aux résidents indiens. Retournant à Singapour un bref moment, il s'envola pour Penang pour rallier les 15 000 Indiens. Partout, il tint son assistance sous le charme pendant des heures par son talent oratoire, et à la fin de ses discours les gens se précipitaient vers l'estrade et déposaient devant lui tout ce qu'ils possédaient: un total de deux millions de dollars. Cette scène se répéta encore et encore dans les villes et les cités de toute l'Asie du sud-est, quand Netaji se tenait devant des milliers de gens tel un prophète, s'adressant à eux pour la cause de la liberté de l'Inde. Les marchands, les négociants, les hommes d'affaires et les femmes venaient de partout et donnaient leur fortune et leurs bijoux en abondance, pour permettre à leur chef de remplir sa mission.

Dans son plan de mobilisation totale, Netaji avait prévu un projet grandiose pour une armée de trois millions d'hommes. Cependant, le but immédiat fut porté à 50 000. La majeure partie de ce nombre viendrait des prisonniers de guerre indiens et le reste de volontaires civils. Selon le plan de Bose il y aurait trois divisions de 30 000 réguliers et une autre unité de 20 000 hommes formée principalement de volontaires civils. Les autorités japonaises informèrent à ce moment Netaji qu'elles pourraient fournir des armes pour 30 000 hommes seulement. Cependant, après 1945, on sut de source autorisée que la force réelle de l'INA s'éleva à pas moins de 45 000 hommes. Après avoir terminé la réorganisation de la Ligue pour l'Indépendance de l'Inde et commencé la transformation de l'Armée, et après avoir mené une campagne fructueuse pour mobiliser les communautés indiennes en Asie du sud-est -- une phase qui dura de juillet à octobre -- Netaji se tourna vers la constitution du Gouvernement Provisoire de l'Azad Hind (l'Inde Libre). Cela devait être fait avant que l'Armée soit envoyée au combat. Ce gouvernement fut officiellement proclamé à Singapour lors d'un meeting de masse le 21 octobre 1943, pendant lequel Netaji fut unanimement élu Chef de l'Etat et Commandant Suprême de l'Armée Nationale Indienne. En prêtant serment il dit:

Devant Dieu, je fais le serment sacré que pour libérer l'Inde et les 380 millions de compatriotes, moi Subhas Chandra Bose, je continuerai la guerre sacrée de libération jusqu'au dernier souffle de ma vie. Je resterai toujours un serviteur de l'Inde, et pour moi chercher le bonheur de 380 millions de frères et soeurs indiens sera le plus haut devoir. Même après avoir gagné la liberté, je serai toujours prêt à verser la dernière goutte de mon sang pour préserver la liberté de l'Inde. [31]
Le Gouvernement Provisoire de l'Inde Libre comptait cinq ministres avec Netaji comme Chef de l'Etat, Premier Ministre et Ministre de la Guerre, et des conseillers représentant les communautés indiennes en Asie de l'est. La première décision importante que prit le nouveau gouvernement fut sa déclaration de guerre à la Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, qui fut décidée dans la nuit du 22 au 23 octobre. Toye écrit: «Le Cabinet n'avait pas été unanime au sujet de l'inclusion des Etats-Unis[dans la déclaration de guerre]. Bose avait montré de l'impatience et du déplaisir. Son autorité absolue ne fut jamais en question à ce moment ou plus tard: le Cabinet n'avait pas de responsabilité et pouvait seulement donner un avis.» [32]. La reconnaissance du Gouvernement Provisoire vint rapidement de neuf pays: les puissances de l'Axe et leurs alliés. C'était: le Japon, la Birmanie, la Croatie, l'Allemagne, les Philippines, la Chine de Nankin, le Mandchoukuo, l'Italie et le Siam (Thaïlande), mais pour des raisons inconnues, la France de Vichy retint sa reconnaissance. L'Armée japonaise promit un appui illimité au Gouvernement Provisoire.

Vers la fin d'octobre, Netaji s'envola à nouveau vers Tokyo pour rencontrer Tojo et pour assister à la grande conférence de l'Asie de l'Est. Comme l'Inde ne faisait géographiquement pas partie de cette zone, il assista à la conférence en tant qu'observateur. Il fit un impressionnant discours, appelant à la création d'une nouvelle Asie où tous les vestiges du colonialisme et de l'impérialisme seraient éliminés. La marine japonaise s'était emparée des îles d'Andaman et Nicober dans le Golfe du Bengale pendant les premiers mois de la guerre. En réponse à une requête de Netaji, le Premier Ministre Tojo annonça à la conférence que le Japon avait décidé de placer les deux îles sous la juridiction du Gouvernement Provisoire de l'Inde Libre, lui donnant ainsi sa première souveraineté sur un territoire.

La cérémonie de transfert eut lieu en décembre, et Netaji nomma le Lt-Col. Loganathan, un officier des Services Médicaux, comme chef de la commission responsable de l'administration civile des îles. Peu après, les préparatifs commencèrent pour envoyer l'armée au front et transférer le siège du Gouvernement Provisoire à Rangoon, en Birmanie. Dans le même temps, Netaji annonça la formation d'une brigade féminine dans l'INA, et la nomma «Rani du Régiment de Jhansi» d'après la célèbre reine de Jhansi, Laxmibai, qui avait conduit ses guerriers contre les Britanniques lors d'un soulèvement pendant la Première Guerre d'Indépendance en 1857. Par coïncidence, une autre Laxmi, le Lt-Col. Laxmi, fut nommée à la tête de ce régiment par Netaji. En novembre, Netaji et le Q.G. militaire japonais décidèrent que la 1ère Division de l'INA et les G.G. civil et militaire seraient transférés en Birmanie en janvier 1944.

La campagne d'Imphal

La campagne d'Imphal, incluant la bataille de Kohima -- la première ville importante prise par l'INA à l'intérieur de l'Inde -- restera peut-être comme l'une des plus audacieuses et désastreuses campagnes dans les annales de l'histoire militaire. Le général Mataguchi, commandant les forces japonaises en Birmanie du nord depuis 1943, avait accepté l'idée d'attaquer Imphal. Les objectifs d'une telle offensive étaient de prévenir toute invasion de la Birmanie en 1944 et d'établir les défenses japonaises sur les montagnes de la frontière. L'idée était d'abord de submerger les Britanniques à Arakan, attirant toutes leurs réserves dans la bataille pour Chittagong, porte d'entrée vers le Bengale. Ensuite, en avril, Kohima et Imphal pourraient être prises facilement, sans craindre qu'elles soient renforcées. La mousson, commençant en mai, interromprait les opérations, et après les pluies, en l'absence d'une nouvelle position défensive britannique à l'est de la rivière Brahmaputra, l'Assam tout entier et l'est du Bengale seraient à la merci de l'INA et des Japonais.

Imphal, la capitale de l'Etat de Manipur, se trouve sur un plateau désolé, presque sans arbres, juste derrière la frontière indienne. Son altitude est d'environ 3 000 pieds, surmonté de toutes parts par des montagnes infranchissables. La chaîne de montagne à l'est avec des pics de 2 000 à 4 000 pieds au-dessus du plateau s'étend sur quelques 500 miles. A l'ouest et au sud se trouvent les collines de Chin de la chaîne d'Arakan, une formidable étendue de terrain inhospitalier. La jungle entourant le bassin est hostile à l'habitat humain. L'accès nord vers la plaine depuis l'Inde et l'Assam passe par Dimapur et par le chemin à pic de Kohima. Depuis Dimapur, une unique voie de chemin de fer serpente à travers l'Assam et le Bengale et était un important objectif militaire pour les deux armées. Pour l'INA l'importance de la campagne d'Imphal était que c'était la première bataille importante à laquelle elle participerait avec l'objectif de conquérir la liberté de l'Inde. Comme l'écrivent Salto et Hayashida:

L'opération d'Imphal était l'offensive finale de la guerre en Asie de l'Est, menée par trois divisions japonaises basées en Birmanie, et une division de L'INA. La campagne dura du 15 mars au 9 juillet 1944. L'opération a souvent été comparée à l'opération Wacht am Rhein ou Bataille du Bulge [la bataille des Ardennes, NDT], qui fut la dernière offensive générale déclenchée par l'Allemagne dans les Ardennes sur le front de l'Ouest, de décembre 1944 à janvier 1945. Les deux opérations réussirent presque et toutes deux sont qualifiées de «coup de poker» par les historiens d'aujourd'hui. Si la poussée allemande vers les Ardennes s'appelait Wacht am Rhein, la ruée nippo-indienne sur Imphal pourrait être appelée «Wacht am Chindwin» bien que le nom de code japonais pour l'opération était plus prosaïque: «Opération U». [33]
La rivière Chindwin se trouve à la frontière indo-birmane, et sa traversée à partir de l'est par une armée marquerait une invasion de l'Inde.

Les ordres exécutifs pour l'Opération «U» devinrent effectifs le 7 janvier 1944, coïncidant avec le transfert du Q.G. du Gouvernement Provisoire à Rangoon. Dans la soirée du même jour, le général Masakazy Kawabe, commandant le Q.G. pour toute la Birmanie, donna une réception en l'honneur de Netaji et de son Etat-Major. Netaji parla, et conclut son discours par ces mots: «Ma seule prière au Tout-puissant en cet instant est qu'il nous donne au plus tôt l'occasion de payer notre liberté avec notre propre sang». [34]. Une division de l'INA, nommée Régiment Subhas en l'honneur de Netaji, était prête à monter au front avec les Japonais. Toye écrit:

Il passa des journées entières ... avec le Régiment Subhas, révisant, le regardant à l'exercice et à la parade, parlant avec ses officiers, exerçant sa magie à un degré qu'il n'avait jamais atteint auparavant. C'étaient là ses camarades, les hommes par lesquels il voulait relever les droits et l'honneur de l'Inde. Tout dépendait de leur réussite dans la bataille; ils devaient sentir toute sa confiance, sentir toute sa force personnelle. Le 3 février, il leur dit adieu: «Le sang appelle le sang. Debout! Nous n'avons pas de temps à perdre. Prenez vos armes! La route est devant vous. Nos pionniers ont bâti. Nous suivrons ce chemin. Nous passerons à travers les rangs de nos ennemis, ou si Dieu le veut, nous aurons la mort des martyrs. Et dans notre dernier sommeil nous embrasserons la route qui conduire notre armée à Delhi. Le chemin vers Delhi est le chemin vers la liberté. A Delhi!» [35]
Mataguchi fixa la date du 15 mars comme Jour J pour le début de la campagne d'Imphal. Le déploiement de plus de 120 000 hommes le long de la rivière Chindwin, un front de quelques 200 km, se fit sans incident et ne fut pas détecté par les espions britanniques implantés dans la région. Dans le même temps, Netaji reçut quelques bonnes nouvelles. L'offensive sur Arakan, déclenchée le 4 février, avait coupé la retraite de la 7ème division indienne de l'armée britannique dans la vallée de Mayu. La reconnaissance et l'intoxication d'un avant-poste indien par le major Misra, commandant de l'INA à Arakan, contribua à ce succès. En même temps, Netaji reçut des messages du réseau clandestin travaillant à l'intérieur de l'Inde sous sa direction, dont les espions spécialement entraînés avaient été introduits par sous-marins. Le Jour J, Mataguchi rassembla les correspondants de guerre dans son Q.G. en Birmanie centrale et déclara: «Je suis fermement convaincu que mes trois divisions s'empareront d'Imphal en un mois. Pour qu'elles puissent marcher plus rapidement, elles portent l'équipement le plus léger possible et de la nourriture pour trois semaines. Tous, ils trouveront tout le nécessaire dans les réserves et les entrepôts britanniques. Messieurs! Rendez-vous à Imphal pour la célébration de l'anniversaire de l'Empereur le 29 avril.» [36]

L'offensive nippo-indienne prit les Britanniques complètement par surprise. Les troupes japonaises et celles de l'INA galopèrent à travers les montagnes et les jungles, mettant l'ennemi en déroute. Avant l'offensive d'Imphal, un détachement de l'INA sous le commandement du colonel Saligal avait créé une brèche dans les lignes britanniques dans le secteur d'Arakan. A présent le déploiement de l'INA était étendu au secteur d'Imphal. Pendant que l'INA sous le commandement de Netaji prenait pied sur le sol indien, la principale force japonaise vint à bout de la résistance obstinée de l'ennemi le 22 mars, passa la frontière indo-birmane et avança à partir du nord et de l'ouest pour encercler Imphal. Le succès initial de l'INA sur le front d'Arakan provoqua beaucoup d'enthousiasme. Dans un ordre du jour spécial, Netaji parla «des actions glorieuses et brillantes des braves forces de l'Azad Hind Fauj». [37]

Le 8 avril, le Q.G. impérial japonais émit un communiqué qui disait: «Les troupes japonaises, combattant aux côtés de l'INA, se sont emparées de Kohima le 6 avril». [38] Un Netaji jubilant commença à discuter avec les Japonais de la manière d'administrer les territoire libérés et ceux qui seraient bientôt libérés en Inde. En réponse à une requête de Netaji, le Premier Ministre Tojo fit une annonce disant que les régions de l'Inde occupées après l'avance de l'armée japonaise seraient placées sous la juridiction du Gouvernement Provisoire Indien. Cela fut suivi par une annonce de Netaji disant qu'il nommait le Ministre des Finances de son Cabinet, le major-général A.C. Chatterjee, gouverneur des zones récemment libérées. Netaji décrivait la marche de l'INA en Inde comme l'événement du siècle. Il avait aussi déclaré que la Légion en Europe faisait partie de l'INA et avait nommé Nambiar ministre du Gouvernement Provisoire; son délégué avait été installé dans les Andamans, ses premiers héros du front d'Arakan avaient été décorés, et les troupes de l'INA avaient relevé le prestige national de l'Inde Libre à Kohima; et à présent, la chute d'Imphal semblait très proche.

La campagne d'Imphal vint-elle presque deux ans trop tard? Que se serait-il passé si Netaji était arrivé en Asie de l'Est un an plus tôt? A la fin de 1942, l'Axe avait remporté des succès partout.

Rommel était en Egypte, l'invasion de la Russie s'était passée sans incident, la Chine nationaliste était à genoux, et l'Inde et l'Australie s'attendaient à une invasion japonaise. Les perspectives étaient sombres pour les Alliés dans le Pacifique, et le Soleil Levant était à son zénith du Japon au golfe du Bengale ... La Grande-Bretagne était incapable de se mesurer à la flotte japonaise, et il n'y avait pas assez de troupes anglaises et indiennes en Inde pour assurer sa défense. Même la protection aérienne était insuffisante ... Les forces japonaises n'avaient pas poursuivi les troupes britanniques en retraite au-delà de la rivière Chindwin en Birmanie en mai 1942, soi-disant parce qu' «une invasion pouvait éveiller de mauvaises idées parmi les masses indiennes» ... Ainsi les Japonais restèrent à l'est de la rivière Chindwin, laissant les forces indiennes britanniques refaire leurs forces dans la plaine d'Imphal. [39]
Mais surtout, à ce moment où se présentait une occasion en or, l'autorité incontestée de Netaji, le Gouvernement Provisoire, et une Armée Nationale Indienne digne de ce nom - tout cela était inexistant en Asie de l'Est. Le Japon par lui-même n'avait pas la motivation pour étendre la guerre en Inde, elle devait penser elle-même à son indépendance. Le fait demeure, cependant, que la campagne d'Imphal fut d'abord conçue en 1942, juste après la conquête de la Birmanie. Selon l'histoire officielle des Forces Armées Britanniques pendant la 2ème Guerre Mondiale:

Juste après la fin de la conquête de la Birmanie par les Japonais en juin 1942, un certain Lt-Col. Hayashi avait évoqué une attaque sur Imphal. Il pensait que les Japonais devaient frapper en Inde sans donner le temps aux défenseurs de se remettre de leur désastreuse retraite, et la prise d'Imphal les priverait de la meilleure base pour débuter une contre-offensive contre la Birmanie ... La 18ème division objecta que les jungles de la Birmanie étaient impénétrables par des corps de troupes importants et que toute attaque contre le territoire de l'Inde provoquerait des sentiments anti-japonais en Inde. Par conséquent, vers décembre 1942, le plan fut abandonné. [40]

Le lieutenant-général Kuroda Shigetoku, Chef d'Etat-major de l'Armée du Sud, affirma plus tard que si l'opération avait été menée en 1942 comme prévu, plutôt qu'en 1944, elle aurait réussi. Selon Lebra, «le général Tojo affirma au printemps 1945 qu'il regrettait que le Japon ait raté l'occasion en 1942.» [41]

Pendant que l'INA et les forces japonaises continuaient à encercler Imphal, la supériorité aérienne alliée se renforça et l'ennemi se prépara à la contre-attaque. Shah Nawaz, commandant deux bataillons du Régiment Subhas dans les collines de Chin, dit que les épreuves supportées par ses hommes étaient la conséquence des maladies et des difficultés de ravitaillement et de transport. Cependant, en raison des problèmes de communications, les nouvelles des difficultés rencontrées par ses hommes au front n'étaient pas connues en détails de Netaji. Alors que le front s'était équilibré et que l'offensive était interrompue, il y avait des meetings et des réjouissances à Rangoon où Netaji recueillait de l'argent et des dons divers pour continuer sa campagne. Il proposa d'envoyer d'autres régiments de l'INA au front et d'autres troupes furent envoyées. Pendant environ un mois «l'opération U» se déroula selon le plan. Les forces ennemies furent encerclées dans la région d'Imphal.

Soudain, au milieu du mois d'avril, l'équilibre militaire commença à pencher contre le Japon et l'INA. Les unités aéroportées de Wingate avaient déjà commencé à attaquer les voies de communications en Birmanie. Les forces britanniques étaient ravitaillées par avion dans Imphal assiégée, et des renforts commençaient à arriver. Les forces britanniques furent envoyées à Kohima au nord, par train et par air. Le Japon n'avait pas de force aérienne comparable pour empêcher les opérations aériennes de l'ennemi. A la fin d'avril la force de combat des Japonais et de l'INA avait diminué de 40%. Le temps d'un succès par une attaque surprise était déjà passé et progressivement l'offensive se transformait en bataille défensive. La mousson qui suivit apporta le désastre final. Comme les chemins devinrent impraticables, toutes les routes de ravitaillement furent coupées. Des flots de boue inondèrent les chemins et les vallées, et les rivières grossirent et emportèrent les tanks et les munitions. A la suite de la mousson, la maladie arriva. Le choléra, la malaria, la dysenterie, le béri-béri et la jungle commencèrent à prélever leur taxe. L'INA et les Japonais commencèrent à vivre sur leurs rations consistant en riz mélangé avec des herbes de la jungle. La 33ème division avait combattu désespérément pendant 40 jours sans parvenir à percer les lignes britanniques à Imphal. Et maintenant que de grandes quantités de ravitaillement parvenaient à la garnison d'Imphal, il n'y avait plus d'espoir de pouvoir poursuivre l'offensive. Le 8 juillet, sur la recommandation de généraux de haut rang incluant Kawabe et Mataguchi, le Premier Ministre Tojo donna l'ordre de stopper l'opération.

L'histoire de la retraite d'Imphal est l'une des plus grandes tragédies de la 2ème Guerre Mondiale. C'est une histoire de misère, de faim et de mort. Les troupes japonaises et l'INA, comprimées dans la vallée de Kawab entre les collines de Chin à l'ouest et la rivière Chindwin à l'est, commencèrent leur long voyage de retour à travers les jungles et les montagnes, guidées par les commandants de divisions et des gardes en jeep et à cheval. Les officiers, le ravitaillement, les unités de transmission et les unités médicales suivaient. Derrière eux marchaient des milliers de traînards, trempés jusqu'aux os, émaciés par la fièvre et la malnutrition. Bientôt, les cadavres commencèrent à s'accumuler le long du chemin, on n'avait pas le temps de les enterrer. Sur les 220 000 japonais qui avaient commencé la campagne d'Imphal, seulement 130 000 survécurent, et parmi eux seulement 70 000 restèrent en ordre de combat. Les pertes de l'INA furent de plus de 50%. Ce fut un désastre d'une ampleur égale à Dunkerque ou Stalingrad. Lebra écrit:

Lorsque Bose entendit parler de l'ordre de retraite, il fut abasourdi. Il se dressa et dit à Kawabe d'un ton strident: «Bien que l'armée japonaise ait arrêté l'opération, nous continuerons. Nous ne renoncerons pas, même si l'avance de notre armée de libération est complètement défaite. L'accroissement des pertes, l'interruption du ravitaillement et la famine ne sont pas des raisons pour arrêter la marche. Même si toute l'armée devenait un pur esprit, nous ne cesserons pas d'avancer vers notre patrie. C'est l'esprit de notre armée révolutionnaire». Dans un article paru dans Azad Hind le 6 décembre 1944, après la retraite d'Imphal, Bose déclarait avoir conservé «sa ferme conviction que la victoire finale dans cette guerre appartiendrait au Japon et à l'Allemagne, qu'une nouvelle phase de la guerre approchait, dans laquelle l'initiative reviendrait dans les mains des Japonais.» [42]
Chaque commandant japonais donna sa propre analyse des causes de l'échec de l'opération U, telles que le problème de la chaîne de commandement, le manque d'appui aérien, la dispersion des forces plutôt que la concentration. Cependant, Netaji pensait que c'était la date choisie, en considération de la mousson. Il sentait que la seule chance de prendre Imphal était de le faire avant l'arrivée des pluies, et la plupart des stratèges sont d'accord sur ce point. Dans une perspective historique cependant, Fujiwara était le plus lucide. Selon lui, le désastre d'Imphal aurait pu être évité si l'opération avait été entreprise un an plus tôt, à une époque où les forces britanniques dans la région étaient faibles. Le délai apporté au déclenchement de l'offensive d'Imphal était dû sans aucun doute à l'arrivée tardive de Netaji, venant d'Europe. La campagne d'Imphal aurait pu être entreprise à un moment où les victoires de l'Axe avaient atteint leur zénith et où les forces alliées étaient en retraite partout.

Pendant les trois derniers mois de 1944, les forces japonaises s'étaient retirées sur les berges de l'Irrawaddy en Birmanie, où elles avaient l'intention de s'établir en défense. Netaji enthousiaste proposa de réorganiser la 1ère division de l'INA, pendant que la 15ème division japonaise recevait l'ordre de contenir les Britanniques. En outre, la 2ème division fut aussi préparée à entrer en action. En février 1945, l'INA tenait quelques positions dans la région de Mandalay en Birmanie, livrant combat à l'ennemi en progression. Ce fut la seconde campagne de l'armée de Netaji, et elle tint bon à Nyaungu pendant quelques temps. Cependant, les troupes alliées traversèrent plus tard l'Irrawady en plusieurs points et les unités japonaises et celles de l'INA furent encerclées. Il y eut quelques désertions. En dépit d'exemples uniques d'héroïsme et de la présence de Netaji sur le front, risquant sa propre vie en face des attaques ennemies, la seconde campagne de l'INA (qui fut une campagne purement défensive) se termina finalement par la reconquête progressive de la Birmanie par les Britanniques.

La fin de la campagne fut suivie par une série d'événements incluant la défaite finale du Japon, un accident d'avion à Formose dans lequel on dit que Netaji avait péri, la reddition de l'INA aux forces alliées et le procès de ses dirigeants au Fort Rouge à Delhi, organisé par les Britanniques. Cependant, tous ces événements décisifs, survenant pendant la phase finale de la 2ème Guerre Mondiale et ses suites, doivent être considérés comme des parties d'un épisode complètement différent concernant Subhas Chandra Bose et l'INA. Dans le présent épisode nous avons examiné les tâches historiques réalisées par Netaji et son armée en Europe et en Asie pendant la 2ème Guerre Mondiale, ainsi que leur signification. Reconnaissant le rôle historique important de Netaji en tant que chef de guerre, Guy Wint lui rend un hommage particulier en ces termes: «Il joua ... un rôle extraordinairement décisif. Par accident, et en saisissant une opportunité exceptionnelle, il put se faire une place éminente parmi le petit nombre d'hommes qui influencèrent le cours de la guerre par leurs qualités individuelles.» [43]


Le mythe de la «liberté obtenue par la non-violence sous la direction de Gandhi»

Les historiens modernes en Inde jettent un autre regard sur la manière dont la liberté du pays fut obtenue, et sont ainsi amenés à démolir un certain nombre de théories, de présomptions et de mythes prêchés par les «historiens officiels». Cependant, pour pouvoir saisir l'importance de la question, avec ses nombreux aspects, il est essentiel de comprendre d'abord le concept de liberté tel qu'il était envisagé par Netaji, l'idéal qui le motiva pour l'arracher des mains des Britanniques par la force des armes. Dans toute sa carrière politique, Subhas Chandra Bose fut guidé par deux principes cardinaux dans sa quête de l'émancipation de son pays: il ne pourrait pas y avoir de compromis avec les colonialistes étrangers, et en aucun cas le pays ne subirait une partition. L'unité géographique indienne devait être maintenue à tout prix.

Comme nous l'avons déjà vu, le cours malheureux des événements pendant la 2ème Guerre Mondiale empêcha le rêve de Netaji -- une marche victorieuse sur Delhi à la tête de son INA -- de devenir réalité. En son absence et en celle de son armée dans l'Inde d'après-guerre, les politiciens sous la direction de Gandhi et de Nehru firent exactement ce que Netaji ne voulait à aucun prix: ils négocièrent et firent un compromis avec les Britanniques sur la question de l'indépendance, et dans leur hâte d'arriver au pouvoir, acceptèrent une formule de partition de l'Inde, présentée à eux par les Britanniques. [Photo: Gandhi et Bose avant la guerre.]

Le transfert de pouvoir fut suivi par deux développements de plus, qui étaient étrangers à la philosophie de Netaji et à son projet pour une Inde Libre: introduction d'un système de démocratie parlementaire par Nehru, et sa décision de maintenir l'Inde dans le Commonwealth britannique. Ce fut une indépendance tronquée, faite dans le bain de sang des millions de victimes des troubles pendant le processus de partition, avec pour résultat que l'Inde apparut sur la carte du monde sous la forme des deux Etats de l'Inde et du Pakistan. Même ainsi, la liberté fragmentée qui survint avec le partage de l'Inde, après que les Britanniques aient joué avec succès leur jeu habituel du «diviser pour régner», ne fut pas le résultat de la campagne de désobéissance civile et de lutte non-violente de Gandhi, comme les historiens officiels voudraient nous le faire croire; elle ne fut pas non plus obtenue par des âpres négociations avec Nehru et d'autres dirigeants du Congrès National Indien à la table de conférence, que les Britanniques trouvèrent si facile à contrôler. Les Britanniques se décidèrent à partir lorsqu'ils commencèrent à sentir que la loyauté se fissurait parmi les soldats indiens de l'armée britannique -- la force principale du pouvoir colonial -- en résultat des exploits de l'INA, qui devinrent mondialement connus après la fin des hostilités en Asie de l'Est.

Ramesh Chandra Majumdar, l'éminent historien indien récemment décédé, et qui en raison de ses défis à plusieurs mythes historiques peut à juste titre être appelé le doyen des nouveaux historiens indiens, remarqua dans son livre Trois Etapes du Combat pour la Liberté de l'Inde:

Il n'existe cependant aucune base qui permette d'affirmer que la campagne de désobéissance civile ait conduit directement à l'indépendance. Les campagnes de Gandhi ... connurent une fin lamentable environ 14 ans avant que l'Inde obtienne l'indépendance. Pendant la 1ère Guerre Mondiale les révolutionnaires indiens tentèrent d'obtenir l'aide allemande sous forme d'armes pour libérer le pays par la révolte armée. Mais la tentative échoua. Pendant la 2ème Guerre Mondiale Subhas Chandra Bose suivit la même méthode et créa l'INA. En dépit de plans brillants et de succès initiaux, les violentes campagnes de Subhas Bose échouèrent ... Les batailles pour la liberté de l'Inde étaient aussi menées contre la Grande-Bretagne, bien qu'indirectement, par Hitler en Europe et par le Japon en Asie. Aucune n'eut de succès direct, mais peu nieront que ce fut l'effet cumulé des trois qui apporta la liberté à l'Inde. En particulier, les révélations faites lors du procès de l'INA, et la réaction qu'il produisit en Inde, rendit assez évident pour les Britanniques, déjà épuisés par la guerre, qu'ils ne pourraient plus longtemps dépendre de la loyauté des supplétifs indiens pour maintenir leur autorité en Inde. Cela eut probablement la plus grande influence sur leur décision finale de quitter l'Inde. [44]
En dépit de la défaite du Japon et de la reddition de l'INA qui suivit sur le front indo-birman, Subhas Chandra Bose et l'INA devinrent des noms vénérés dans le pays lorsque les soldats de retour furent persécutés par les Britanniques. En même temps, le Congrès dirigé par Gandhi et Nehru s'était démobilisé, et l'année 1945 semblait relativement calme et vide d'événements. Cependant, Netaji et sa légende produisirent un mouvement dans tout le pays, que même un Gandhi ne put jamais provoquer. Faisant écho à ce bouillonnement des masses, Michael Edwardes écrivit dans son livre Last Years of British India:

Le gouvernement de l'Inde avait espéré, en persécutant les membres de l'INA, renforcer le moral de l'armée indienne. Il réussit seulement à créer un malaise, en rendant les soldats indiens quelque peu honteux d'avoir eux-mêmes soutenu les Britanniques. Si Bose et ses hommes avaient été du bon côté -- et toute l'Inde confirmait maintenant qu'ils l'avaient été -- alors les Indiens de l'armée indienne britannique devaient avoir été du mauvais côté. Cela fit lentement prendre conscience au gouvernement de l'Inde que la colonne vertébrale du pouvoir britannique, l'armée indienne, ne pourrait plus longtemps être digne de confiance. Le fantôme de Subhas Bose, tel le père de Hamlet, parcourait les fortins du Fort Rouge (là où les soldats de l'INA avaient été jugés), et sa figure soudain grandie terrifia la conférence qui devait mener à l'indépendance. [45]
Hormis les historiens révisionnistes, ce fut Lord Clement Atlee -- le Premier Ministre britannique qui accorda l'indépendance à l'Inde -- lui-même, qui donna un coup fracassant au mythe que cherchaient à perpétuer les historiens officiels, selon lequel Gandhi etson mouvement avaient mené le pays à la liberté. Le Juge P.B. Chakrabarty de la Haute Cour de Calcutta, qui avait également servi comme Gouverneur du Bengale de l'Ouest, révéla ce qui suit dans une lettre adressée à l'éditeur du livre du Dr R.C. Majumdar, A History of Bengal. Le Juge écrivait:

Vous avez rempli une noble tâche en persuadant le Dr Majumdar d'écrire cette histoire du Bengale et de la publier ... Dans la préface du livre, le Dr Majumdar a écrit qu'il ne pouvait pas accepter la thèse que l'indépendance de l'Inde fut obtenue seulement ou en grande partie par la campagne de désobéissance civile non-violente de Gandhi. Lorsque j'étais Gouverneur en exercice, Lord Atlee qui nous avait donné l'indépendance en procédant au retrait britannique de l'Inde, passa deux jours dans le palais du Gouverneur à Calcutta pendant son voyage en Inde. A cette époque, j'eus une discussion prolongée avec lui au sujet des raisons réelles qui avaient conduit les Britanniques à quitter l'Inde. Ma question directe fut que depuis que le mouvement «Quittez l'Inde» de Gandhi avait cessé depuis déjà quelque temps et qu'en 1947 aucune nouvelle situation de ce genre n'était survenue qui aurait nécessité un départ britannique hâtif, pourquoi durent-ils partir? Dans sa réponse Atlee cita plusieurs raisons, la principale d'entre elles étant l'érosion de la loyauté envers la Couronne britannique dans le personnel de l'Armée indienne et de la Marine, en résultat des activités militaires de Netaji. Vers la fin de la discussion je demandai à Atlee quelle importance avait eu l'influence de Gandhi sur la décision britannique de quitter l'Inde. En entendant cette question, les lèvres d'Atlee se plissèrent en un sourire sarcastique, et il laissa tomber lentement: «mi-ni-ma-le!» [46]
Lorsque la nouvelle version de l'histoire de l'Inde au 20ème siècle, et particulièrement l'épisode unique du combat pour l'indépendance, seront écrits, on ne trouvera sans aucun doute qu'une seule personne qui apporta la contribution la plus significative et représentative parmi tous ses compatriotes, jusqu'à l'émancipation de sa patrie des chaînes de l'asservissement étranger. Pendant la 2ème Guerre Mondiale, cet homme marcha sur deux continents tel un colosse, et les pas de son armée de libération résonnèrent dans les forêts et les plaines d'Europe et les jungles et les montagnes d'Asie. Ses assauts armés ébranlèrent les fondements même de l'Empire Britannique. Son nom était Subhas Chandra Bose.

NOTES

1. Bose, Subhas Chandra, The Indian Struggle 1920-1942, New York: Asia Publishing House, 1964, p. 318.

2. Ibid., pp. 419-422, 431-432.

3. Ganpuley, N.G., Netaji in Germany: A Little-known Chapter, Bombay, Bharatiya Vidya Bhavan, 1959, p. 63.

4. Ibid., pp. 63-64.

5. Toye, Hugh, The Springing Tiger, London, Cassell, 1959, p. 63.

6. Ibid., p. 70.

7. Lebra, Joyce C., Jungle Alliance: Japan and the Indian National Army. Singapore, Asia Pacific Library, p. 110.

8. The Goebbels Diaries, 1942-1943, Edited, translated and with an introd. by Louis P. Lochner, Westport, Conn., Greenwood Press, 1970, p. 107.

9. Ibid., P. 123.

10. Ibid., p. 211.

11. Toye, Hugh, op. cit., pp. 72-73.

12. Ibid., p. 75.

13. Seifriz, Adalbert, In Preface to Ganpuley's Netaji in Germany.

14. Sopan, pseud., Ed., Netaji Subhas Chandra Bose: His Life and Work. Bombay, Azad Bhandar, 1946, pp. 281-282, 284.

15. Ganpuley, N.G., op. cit., p. 153.

16. Staatsmaenner und Diplomaten bei Hitler, Part Two, Edited by Andreas Hillgrueber, Frankfurt am Main, Bernard & Graefe fuer Wehrwesen, 1970.

17. Maryama Shizuo, Nakano Gakko, Tokyo, 1948, p. 120

18. Subhas Chandra Bose and Japan, 4th section, Asian Bureau, Ministry of Foreign Affairs, Govt. of Japan, 1956.

19. A Beacon Across Asia: A Biography of Subhas Chandra Bose. Ed. in-chief: Sisir K. Bose, New Delhi, Orient Longman, 1973, p. 143.

20. Lebra, Joyce C., op. cit., p. 51.

21. Subhas Chandra Bose and Japan, op. cit.

23. Ghosh, K.K., The Indian National Army: Second Front of the Indian Independence Movement, Meerut, Meenakshi Prakashan, 1969, pp. 127-128.

24. A Beacon Across Asia, op. cit., p. 167.

25. Ghosh, K.K., op. Cit., p. 135.

26. Press Statement, 19 June 1943.

27. Sopan, op. cit., p. 313.

28. Sivaram, M., The Road to Delhi, Rutland, Vt., C.E. Tuttle Co., 1967, pp. 122-123.

29. Ibid., pp. 123-124.

30. A Beacon Across Asia, op. cit., p. 178.

31. Toyle, Hugh, op. cit., p. go.

32. Ibid., p. 91.

33. A Beacon Across Asia, op. cit., p. 196.

34. Ibid., p. 200.

35. Toye, Hugh, op. cit., p. 103.

36. A Beacon Across Asia, op. cit., p. 203.

37. Arun, pseud., Ed., Testament of Subhas Bose, Delhi, Rajkamal Pub., 1946, p. 170.

38. A Beacon Across Asia, op. cit., p. 205.

39. Lebra, Joyce C., op. cit., p. 150.

40. British Armed Forces in the Second World War, Combined Interservices Historical Section, 1958.

41. Lebra, Joyce C., op. cit., p. 158.

42. Ibid., pp. 190-191.

43. Calvocoressi, Peter, and Guy Wint, The Total War: the Story of World War II, New York, Pantheon Books, 1972, pp. 801-802.

44. Majumdar, R.C., Three Phases of India's Struggle for Freedom, Bombay, Bharatiya Vidya Bhavan, 1967, pp. 58-59.

45. Edwardes, Michael, The Last Years of British India, Cleveland, World Pub. Co.,1964, p. 93.

46. Majumdar, R.C., Jibanera Smritideepe, Calcutta, General Printers and Publishers, 1978, pp. 229-230, (quotation translated from original Bengali).

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Journal of Historical Review, 3/4 (Hiver 1982), 407-439.
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