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La bataille des champs patagoniques (******)

Il n’y a rien de pire que l’acte d’héroïsme involontaire. Je craignais, en ayant repris cette ville, d’avoir déclenché tout un ensemble d’événements incalculables, menaçants, imprévisibles. Des ennemis pouvaient surgir, frapper, nous débusquer. D’autres pouvaient au contraire chercher en nous un recours, un exemple, un guide, ce que nous nous refusions pour l’instant à considérer.

Il fallait en outre que je m’entende avec mes amis. Frantz n’était pas content de cet afflux de filles. Question de la nourriture mis à part, alors que nous risquions de plus en plus d’être pris pour des cibles, que nous avions pour l’instant la chance incomparable d’avoir traversé des haciendas gelées et désolées, nous pouvions d’un coup nous retrouver sous la menace d’ennemis armés et très hostiles ; et que ferions-nous alors de ces filles inexpérimentées et peu apprêtées ? Il fallait les entraîner, répondait Nicholas en souriant, qui avait repéré les plus douées, les formait, et semblait se complaire dans cette éducation de jeunes beautés qui n’avaient pas à protester. Car il n’aurait plus manqué cela qu’elles ne fussent pas belles. Je sentais déjà que cela faisait jaser lorsque nous croisions des groupes de réfugiés ou de compagnons délurés. Car on ne changera pas cette humanité. Nous renforcions alors notre propre discipline.

On nous considérait ce qui faisait qu’on venait nous informer. De cet amas de rumeurs, de ragots, d’informations peut-être justes mais invérifiables nous retirions un suc que certains d’entre nous prenaient ensuite plaisir à parodier ou caricaturer. Cela nous rappelait les heures chaudes du web, quand nous nous crêpions le chignon pour toutes les chimères. Pour certains de ces théoriciens des heures chaudes, nous allions nous heurter à des drones, pour d’autres à des bases, pour d’autres enfin à des robots. Il y avait aussi la solution plus classique de la bande de brigands, le groupe de reîtres lancés à nos trousses. Nous n’en avions plus pour longtemps. Je résolus de me taire et de les éviter.

Frantz me confirmait son espace serein dans l’Aysen chilien. Un lac, des monts enneigés l’hiver, une terre prospère, des eaux thermales, des cavernes (je me rappelais de ces fantaisistes qui évoquent des caves gigantesques gagnant le centre du monde et destinées à nous épargner le feu du nucléaire). Nicholas rêvait me semblait-il à ces eaux thermales accompagné de ses muses. Mais ne lui en faudrait-il pas neuf ? Quant à moi je ne rêvais à rien mais je prenais plaisir à me renforcer et à tirer parti de mon autorité modérée mais illimitée. Plus personne ne m’avait contesté depuis des milliers de miles, quand j’avais entamé mon trek vers l’occident et les Andes. Je prenais plaisir à voir aussi comment on exécutait mes ordres, surtout du côté des filles.

Nous demeurions un temps à Trevelyn, toujours autour de chez Emilio. Il fallait cultiver, récolter, conditionner, préparer nos montures, entraîner cette petite troupe. Nous avions la chance d’avoir un bon été, et de profiter finalement d’un groupe de personnalités artistiques. Cela venait à point pour compenser l’arrivée impromptue de bonnes âmes qui venaient se jeter sur notre nourriture pour le plaisir de colporter de mauvaises nouvelles ; les pessimistes se croient aussi indispensables que les optimistes. Nous nous mettions alors à nous parler en latin avec Nicholas. Et nous rappelions que nous n’aimions que le travail bien fait. J’entraînais les filles à déplacer le campement tous les deux ou trois jours, et à trouver dans les parages le lieu le plus idoine où passer telle nuit. Frantz se rappelait (car les mauvaises nouvelles avaient eu leur effet) de ce passage de la Germanie où notre romain préféré indique que les modèles pouvaient vivre sous terre le temps qu’il fallait. En Cappadoce aussi des villes entières étaient souterraines, qui avaient permis de fuir les massacreurs (tous les envahisseurs ne sont pas des massacreurs). Les plus riches vivaient alors près de la surface de la terre, les autres tout au fond dans le noir, comme les galériens de Kipling et de sa belle histoire ; mais à force de percer et de creuser ne trouve-t-on pas ce centre mystérieux dont parle tout le monde éclairé ?

Nous commencions à somnoler. La récréance du Chrétien menaçait de frapper de nouveau nos belles journées. Mais l’aventure revient quand on l’a oubliée. La fille nommée Betty, une splendide argentine blonde d’origine allemande (de ces allemands de la Volga qui vinrent peupler les plaines de Bahia Blanca ou de la Mésopotamie argentine) nous parla de discothèque. Une discothèque mouvante nommée Immensee. Elle se situait quelque cent kilomètres au sud, dans une zone chaude et sèche, précisa Betty. Bizarrement personne ne la reprit ou ne la critiqua. Confusément tous sentaient que cet endroit valait son voyage pour autre chose que la bravade et la rigolade. Cette Betty était fille d’affairiste et elle avait enseigné la danse avant la guerre (car la guerre durait toujours nous disait-on entre l’Europe et la Russie, l’Amérique et la Chine, les peuples et les élites, et les élites se vengeaient). Robuste et dure à la tâche comme toutes les filles alémaniques, elle avait vécu à Pigué, étrange colonie franco-germano-basque issue d’un rêve de colon aveyronnais. J’y étais passé quand je m’intéressais aux magiques phénomènes de la sierra del Tandil. J’appesantissais mon regard sur elle trop peut-être et elle y répondait. Nous convînmes avec les deux compagnons de laisser les filles le plus tranquille possible. Mais il faudrait qu’elles-mêmes…

La discothèque donc. Je savais d’expérience que ce n’est pas forcément le lieu d’abrutissement montré partout. C’était un lieu de rencontre et même de pèlerinage intellectuel et moral en temps de guerre. La vibration sonore unissait ce que la réflexion et l’unité de combats allait fondre ultérieurement. Betty donnait des noms que nous connaissions, Frantz, Nicholas et moi. Qu’étaient-ils venus faire là ?

Nous avions encore deux mois avant l’automne, nous avions des réserves. Frantz nous garantit qu’en quinze jours nous gagnerions son lac et ses cavernes. Nous résolûmes de nous y rendre. Mais un autre insolent vint nous interrompre et nous dénoncer cette Immensee. Cela devenait une habitude. Ces gens que nous avions libérés nous prenaient de haut maintenant. Nicholas lui répondit en latin et puis il traduisit.

« Mais l’écrivain qui fait sa cour éveille assez la défiance, tandis que la détraction et l’envie trouvent des oreilles toujours ouvertes. C’est que la flatterie porte le honteux caractère de la servitude ; la malignité plaît par un faux air d’indépendance. malignitati falsa species libertatis inest. »

Il valait mieux nous séparer maintenant, et maintenir notre secret. A une époque de désastre et de survie difficile, nous en étions à rechercher une discothèque inconnue que nous prenions pour un lieu de pèlerinage. Et comme nous étions sûrs de notre quête…

Sur cette route délicate nous longions des bois magnifiques, les selvas valdiviennes ou le bois humide (bosque humedo) argentin, qui sont simplement ces lieux où l’on se sent plus être. Il y avait ces coihues, ces nires, ces notophagus présents dans toute la Patagonie, et qui m’avaient attirés là comme un écureuil. Vers ces arbres je ne pensais pas qu’il pourrait m’arriver du mal, fût-il de cet ordre post-humain Il y avait l’alerce (conifère magique dont je revis l’ancêtre vieux de mille cinq cents ans aussi vieux que nos rois), l’amancay, l’arrayan ou myrte. Nous nagions de joie dans les forêts de bambous, la cana colihue, nous nous baignions dans les eaux graves et vert sombre de petits lacs délaissés. Cette beauté avait été préservée, nous le savions. Mais par hasard ou dans un but précis ? Et si ce but exigerait notre sacrifice ? Nicholas croyait au hasard. Il y avait d’autres endroits épargnés dans le monde, il pensait au Kamchatka, à Bornéo, à la Nouvelle-Zélande peut-être. L’hémisphère austral serait plus préservé, plus entouré de mers, moins pressé par les hommes. De voir les belles filles efficaces et silencieuses que nous avions sauvées et protégées près de nous me confirmait ma pensée paradoxale en la matière. Unum docet, plura obscurant. Pulchrum est paucorum hominum (et mulierum). Et définitivement encore. J’ai déjà évoqué la belle Tiziana, esthéticienne de son état. Elle nous maquillait nous refaisait le visage et cherchait enfin à créer de nouveaux costumes et des apparences des bois.

Nous progressions rapidement et sur notre droite nous longions sans la voir – heureusement –une grosse centrale hydro-électrique. Toute la philosophie de ce monde où nous avions vécu nous apparaissait là, toute sa laideur, toute sa perturbation, son antinature. Et il ne restait que de la ruine pantelante de ce modernisme qui avait souillé toute la terre et corrompu son humanité ; sur ce constat trivial (ou rendu trivial par la sarcastique argumentation de l’ancien monde), Nicholas en rajoutait auprès des filles, ce qui ne pouvait que motiver la voie de notre endurcissement communautaire. C’est qu’en effet nous étions dans le nouveau monde, le monde de l’industrie, de la facilité et de salle de bains américaines, le monde de la musique enregistrée et de la nourriture payée en codes-barres était dernière nous. Le monde du temps non vécu et confisqué par la technique du divertissement, le monde tué par la paresse spirituelle, par l’acédie et son aliénation était fini. Si nous voulions de la joie et de la voie, il fallait maintenant danser et jouer avec les moyens du bord. Si nous voulions nous nourrir, il fallait chasser, pêcher, cultiver et cueillir. Et si nous voulions une culture, nous devrions la créer, pas la consommer. Ce fut dans ce domaine peut-être que ces filles rescapées nous dépassèrent le plus. Par la danse, le chant, la musique, la flûte ou le violon, par l’art culinaire, la décoration du camp itinérant, la révolution vestimentaire qu’elles nous imposaient dans une juste et imprévue émulation, elles surent retirer à notre survie toute dimension de médiocrité et en faire une sur-vie, une vie supérieure. A nous alors de surprotéger cette colonie mouvante et sacrée. Elles montraient que dans notre société rompue à l’argent toutes les potentialités étaient volontairement saccagées et biaisées. Au beau milieu de ces belles médiations et méditations nous fumes survolés par notre premier drone.

Par bonheur nous avions un catalogue. La bête ronronnait sur nous quand nous prenions notre petit déjeuner. Un drone menu d’observations qui pouvait aussi bien avoir une fonction privée et presque pacifique. On pouvait imaginer qu’un nombre des gens supérieurement préparés et équipés avaient pu survivre dans ces coins reculés, ces secreta, comme disait Nicholas qui jouait sur le secret et le bureau de travail byzantin. Car pour nous, tout devenait sujet d’étude et d’attention.

Nous pouvions abattre l’animal à notre volonté. Mais je recommandais de laisser nos armes, de couvrir nos têtes. Nous le laissâmes, et le futur me donna raison, alors que Frantz aurait voulu cartonner l’idole volante. Plus il s’attachait à ces filles et à notre communauté, plus il devenait (ou prétendait devenir) destructeur avec l’extérieur qui se limitait à une agression extérieure, sauf quand il s’agissait de cette nature avec laquelle nous avions fusionnés. Déjà chez Emilio nous ne pouvions plus dormir enfermés.

Le drone revint deux ou trois fois et nous comprîmes enfin qu’il avait presque une fonction gnomique. Il nous indiquait la route à sa manière comme un lutin. Tatiana lui donna un nom ukrainien, le mandrivnik. Il amusait même nos animaux. Mais je voyais Nicholas s’inquiéter de ce qui pouvait venir de l’est maintenant, de cette centrale sans doute recyclée. Il semblait traumatisé de notre lenteur, voyant dans cette dromocratie qui avait contrôlé le monde une espèce d’éternité inquiétante et éternellement nuisible et active. Nous en saurions plus dans quelque temps.

La forêt s’égayait et nous voyions de petites bandes de joyeux drilles. Ils nous connaissaient et ils nous accompagnaient. Il y avait d’anciens détenus d’Esquel qui s’étaient fait nouveaux venus ici, mais avant nous. Ils me parlèrent de Pedro et d’Hermann, qui semblaient être les deux directeurs de l’Immensee. Ils leur avaient parlé de moi, de nous, disaient-ils sur un ton retentissant. Je n’osai pour l’instant évoquer le drone, voyant avec plaisir les compagnes s’éveiller. Nous arrivâmes un soir de février (quel intérêt pouvait avoir ce nom antique pour nous maintenant ?) grimés en esprits de la forêt par l’artiste Tiziana, qui reprenait Shakespeare sur les conseils et les leçons de Nicholas. Et nous étions nourris par Tatiana et invités à la danse par Betty qui nous enseignait tout. Mais cette faune aimable et technophile semblait bien affamée.

Le boom de la boîte remplissait la forêt. En d’autres temps nous aurions tué pour du silence, mais là nous étions charmés, sous le poids du carmina et de la fusion sonore. Et puis il y avait tous ces jeunes, toute cette beauté qui s’était rassemblé dans cette forêt ? Une police de jeunes survivants et de volontaires, de braves et de courageux, de veilleurs et de bienveillants, qui avaient refusé un monde de froid et de survie et avaient voulu créer une fête éternelle de la survie conviviale, d’ailleurs aussi bien équipée et cybernétique que d’autres quand il le fallait. La voix de la DJ Titania chantait sous le nez piquant des piverts patagons.

Is, as in mockery, set: the spring, the summer,
The childing autumn, angry winter, change
Their wonted liveries, and the mazed world,
By their increase, now knows not which is which:
And this same progeny of evils comes
From our debate, from our dissension;
We are their parents and original.

En réalité tout devenait musique et le disc-jockey comme prévu du reste par toute notre troupe régentait un univers cérébral et spirituel. On me fit signe d’entrer dans une tente.

Deux vieux amis ? Une vieille confédération ? Il fallait se saluer, se présenter, se rappeler, se préparer (à quoi du reste, au combat terminal, à l’Endkampf du mage Parvulesco ?). Toute la nuit nous veillâmes et bûmes un vin vieux qui rima avec raison.

Eux aussi avaient choisi la forêt. Eux avaient rassemblé de belles capacités par la musique et par cette étonnante source d’énergie. Eux aussi avaient cherché la belle survie, celle qui ne dure pas.

Mais eux aussi redoutaient la centrale, et les drones ennemis, et la présence militaire toujours plus nombreuse, qui était venue de l’est, et qui avait commencé par moi, et que je n’avais su ou voulu repousser. Etions-nous condamnés à devenir les indiens de ces parages ? Les indiens avaient disparu faute de bison dans le nord, et faute de phoques dans le sud. Il suffisait de quelques milliers de voyous armés, de civilisés comme on dit, pour venir à bout de nous ! Mais dans quel but ?

Les échanges fusaient. La guerre avait éliminé le plus dur. On n’avait pas à lutter contre des forces importantes, mais des restes de ces forces. La suprématie technique avec la fin des satellites s’était estompée. L’effondrement technologique même s’il était à confirmer aurait infirmé la suprématie de telle armée. Le crépuscule du pétrole jadis annoncé par Dean Kunstler était opérant. Certes il y avait encore une base aérienne équipée (je venais de l’apprendre de la bouche d’Hermann) mais on pourrait l’arraisonner (arraisonner la technique ? Quel renversement heideggerien !), et ramener ce monde au moyen âge définitif ou nous trouverions notre âge d’or. Et ce qui pouvait subsister de la civilisation américaine, de celle qui ramène tout à l’âge de pierre, nous l’anéantirions. Il y avait des bandes de sauvages itinérants, mais Hermann me déconseillait de les affronter ; il vaudrait mieux le temps venu les utiliser (mais j’angoissais ; car qui avait attaqué Karen et ses amies ?).

Nous précisions que la guerre n’était pas notre intention ; que nous n’avions pas été attaqués ; que même la libération d’Esquel n’avait sans doute pas été la meilleure idée ; que la terre ici était grande ; et que tout combat ne devrait se célébrer que dos au mur. Nous étions là pour jouer, et pour danser, et pour voir des amis. Comme je vis que ce discours ambigu ne plaisait pas à tous (moins aux miens qu’à nos hôtes), je relativisai ma pensée. Et si quelqu’un avait une information de danger à nous amener, qu’il le fît. Pedro me dit froidement que j’en saurai bien assez vite à ce sujet.

Le jour suivant, nous donnâmes des conseils à nos amis dans le besoin ; il fallait aussi donner des biens et des nourritures à cette communauté pas très éveillée sur le plan du travail et des ressources, et par bonheur nous étions peu encombrés. Puis nous vîmes que le rythme répétitif de cette vie bruyante et noyée par le flot sonore ne nous convenait pas. Avec l’âge on supporte très bien les déceptions et on les devine plus vite, dit Nicholas. Nous partîmes deux soirs plus tard. Betty avait décidé de rester (quel soulagement), mais une fille jeune venue de Mendoza mais originaire de Finlande se joignit à nous.

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