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Du Mali (si cher à Hollande) au… Sahélistan

La guerre n’est pas une lice à fleurets mouchetés. Pour avoir trop cru que les choses seraient plus faciles qu’elles ne l’ont été, l’administration Hollande se retrouve avec un Djihâdistan au Sahel sur les bras. La faute à qui ? À beaucoup plus de gens qu’on ne le croit, en fait. Même si les irresponsabilités française sont à placer en tête de liste.

« Le sang, la destruction seront des choses si communes, et les objets effroyables deviendront si familiers, que les mères ne feront plus que sourire à la vue de leurs enfants déchirés des mains de la guerre.
« Toute pitié sera étouffée par l’habitude des actions atroces : et conduisant avec elle Até, sortie brûlante de l’enfer, l’ombre de César promènera sa vengeance, criant d’une voix puissante dans l’intérieur de nos frontières : Carnage ! Et alors seront lâchés les chiens de la guerre, jusqu’à ce qu’enfin l’odeur de cette action exécrable s’élève au-dessus de la terre avec les exhalaisons des cadavres pourris, gémissant après la sépulture ».
Marc-Antoine, Scène 1, Acte 3, Julius Caesar, William Shakespeare.

Comment interprétez-vous l’annonce de ce Djihâdistan au Sahel dont se fait l’écho Le Monde ?

Jacques Borde. Plus précisément notre confrère mauritanien Mohamed Fall Oumère. La précision est d’importance car il ne s’agit pas là des délires psychotropiques et vespéraux, d’un pigiste en mal d’inspiration, mais de l’éclairage d’un vrai spécialiste des mouvements terroristes et des questions régionales sahélo-sahariennes !

Or, que nous dit Mohamed Fall Oumère ? Que « La région sahélo-saharienne est au bord d’une explosion de violences sans précédent »1.

En fait, Mohamed Fall Oumère commente la capture d’écran de la vidéo diffusée le 2 mars 2017 par l’agence mauritanienne ANI, « sur laquelle figurent Iyad Ag Ghali (au centre), entouré de gauche à droite d’Amadou Koufa, Yahya Abu al-Hammam, Al-Hassan Al-Ansari, et Abdalrahman Al-Sanhaji, annonçant la naissance du Groupe de soutien à l’islam & aux musulmans (GSIM) »2.

Or, comme le note Mohamed Fall Oumère, « L’image postée sur les réseaux sociaux le 2 mars [2017] a de quoi inquiéter les états-majors de la France et de ses alliés au Sahel : Iyad Ag-Ghali, le chef incontesté du mouvement Ansar Eddine [Jum’a Ansar al-Dîn al-Salafiyya (Ansar Dîn)3], entouré par les représentants de quatre autres organisations djihâdistes actives au nord du Mali et dans le Sahel en général »4.

« A sa droite », précise Mohamed Fall Oumère « Abul Hammam commandant de l’Émirat du Sahara, neuvième région militaire d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), et Amadou Koufa, chef de la Brigade Macina, katiba peule d’Ansar Eddine. À sa gauche, Al-Hassan Al-Ansari, deuxième figure du mouvement de Al-Mourabitoun, dirigé par l’Algérien Mokhtar Belmokhtar, alias Belawar, et Abderrahmane Sanhaji, cadi (juge) d’AQMI dont la présence est une sorte de légitimation pour l’acte fondateur que viennent annoncer ces chefs du djihâdisme dans la région sahélo-saharienne »5.

Comment analyser ce document ?

Jacques Borde. Exactement, comme le dit clairement Mohamed Fall Oumère : « Il s’agit de la fusion de ces mouvements et katibas en une seule organisation ayant pour objectif ‘le soutien à l’islam et aux musulmans’ (Groupe de soutien à l’islam & aux musulmans, (GSIM). L’émir du mouvement, dont c’est là l’acte de naissance, n’est autre que le chef touareg Iyad Ag-Ghali ».

Et plus précisément cela signifie ?

Jacques Borde. Que contrairement aux espoirs quelque peu naïfs du ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian, rien n’est réglé au Sahel et que tout est à refaire…

Et par tout vous voulez dire ?

Jacques Borde. Que tout est à recommencer. C’est aussi simple que ça !

En fait, dès le début, nous avons placé la barre trop haut. Je veux dire, ou plutôt redire, que, dès le début, la France n’avait pas les moyens de s’impliquer sur plusieurs fronts du djihâd en même temps ! Irak, Syrie, Sahel, etc. !

Ce que nous aurions dû faire, c’est nous entendre avec Damas, Bagdad et (ensuite) Moscou et leur laisser leurs fronts syrien et irakien. Et, nous, nous occuper du Sahel et seulement du Sahel où notre expertise militaire est inégalée et unique.

Et la Syrie et l’Irak ?

Jacques Borde. Ce que je viens de vous dire : laisser Syriens, Irakiens et Russes s’en occuper avec toute – et je dis bien toute, pour que les choses soient claires une fois pour toutes – la brutalité nécessaire pour y éradiquer la terreur takfirî représentée à la fois ou successivement par :

1- Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH)6 :

2- Jabhat an-Nusrah li-Ahl ach-Chām7 et

3- Al-Jayš al-Fateh (Armée de la conquête)8.

« Carnage ! Et alors seront lâchés les chiens de la guerre », clame le shakespearien Marc-Antoine sur la dépouille du divin César. Désolé, la guerre en dentelle, ça n’a jamais existé !

Et nous ne l’avons pas fait ?

Jacques Borde. Pire, nous avons même fait tout le contraire. Rappelez-vous les paroles du chef de la diplomatie française, Laurent Fabius, estimant que telle faction takfirî faisait du « bon travail » en Syrie !

Mais, ça n’est pas un peu anecdotique cette affaire ?

Jacques Borde. Non, je ne le pense absolument pas. C’est même fondamental. Dans une guerre, il faut absolument désigner, nommer l’ennemi. Or, en France, nous n’arrivons pas à le faire. Ce que font les Russes depuis le début et, désormais, les Américains, depuis la victoire de Donald J. Trump : ceux qui sont face à nous sont des nazislamistes takfirî ! Pas des opposants modérés, des radicalisés (et par-là des déradicalisables) ou des Fichés S, T, W ou tout ce que vous voudrez, mais des Nazis islamistes à éliminer physiquement un à un !

La guerre contre le terrorisme ne sera gagnée que dans l’unité face à ce danger, pas en ratiocinant et en jouant sur les mots : il y a eux et nous. Ce qui implique que dans ce nous nous acceptions de compter, comme de 1940 à 1944, sur des alliés dont nous ne partageons pas nécessairement tout ce qu’ils pensent, mais qui, eux, font le boulot a contrario des autres pays de l’Union européenne qui se défilent massivement face à ce devoir.

Et, non, An-Nusrah n’a jamais fait du « bon travail » en Syrie ou ailleurs.

Par ailleurs, on sait parfaitement où conduisent les attitudes munichoises que ce soit face au Nazislamisme aujourd’hui ou, hier, face au Nazisme.

Oui, le monde libre a tergiversé à Munich et a laissé le Ghetto de Varsovie, conduit par le ŻOB9 se soulever seul entre le 19 avril et le 16 mai 1943. Et, de même, ne nous voilons pas la face : ça n’est pas grâce à la France que les populations de Damas, Palmyre, Alep et Deir-Ez-Zor ont échappé au massacre !

Donc, nous nous sommes trompés ?

Jacques Borde. Oui. Et pire que ça, nous nous trompons encore et encore ! Par nous je veux dire cette vieille Europe stigmatisée de l’autre côté des mers.

Certes, les hommes d’État ne sont jamais exempts d’erreur ou de mauvais jugements. Mais, pour reprendre une phrase qui a beaucoup servi dernièrement, « imagine-t-on le général de Gaulle » (ou Churchill) nous dire qu’à Varsovie, les 29e Waffen-Grenadier-Division10 et 36e Waffen-Grenadier-Division11 de la SS faisaient du « bon travail » ?

Pensez-vous que la France doit être représentée à Astana ?

Jacques Borde. Non plus. Je vais vous surprendre : je pense que les pourparlers d’Astana sont une erreur. Pas plus qu’on ne négocie pas avec les terroristes, on ne négocie pas avec les nazislamistes. La seule perspective qui devraient être offerte aux prétendus Takfirî modérés, c’est la possibilité – comme dans toute guerre, en somme – de se rendre pas de négocier. A-t-on négocié à Nuremberg ? Y a-t-on congratulé des nazis modérés ?

Pourquoi Astana alors ?

Jacques Borde. Soyons francs. Parce que personne – sauf peut-être Trump désormais – n’a envie d’envoyer des troupes au sol en Syrie. Par là, je veux dire en nombre et sur la durée.

Les Européens que nous sommes…

Jacques Borde. Non. Tout le monde, Russes y compris. Seule exception : les Iraniens. C’est d’ailleurs pour ça que la situation se crispe au Levant. Personne ne veut faire cette guerre jusqu’au bout en mettant du fantassin sur le terrain. Le président syrien, le Dr. Bachar el-Assad, a raison : cette guerre serait finie depuis trois ans sans la volonté des Occidentaux d’y mettre leur grain de sel. Comme ils l’ont fait en Libye.

Si nous nous étions partagés la carte du terrorisme : nous au Sahel et Syriens, Irakiens et Russes au Levant, le problème serait réglé dans les grandes lignes. Alors que, maintenant, nous avons un Arc chî’îte prépondérant…

Il fallait l’empêcher selon vous ?

Jacques Borde. Là encore, nous n’avons rien compris. Téhéran ne pouvait rester les bras croisés dans un Levant où autant de populations chî’îtes étaient soit menacées, soit massacrées. Pour ne parler que ces chî’îtes. C’est (largement) notre indolence géostratégique qui les a conduit aussi loin.

Mais au Sahel, vous nous dites que nous n’avons pas été aussi efficaces que ça ?

Jacques Borde. Oui. Mais, surout, parce que nous avons dispersé nos moyens. Tout notre potentiel militaire aurait dû être concentré sur le front sahélo-saharien.

Deux autres points encore :

1- bien sûr, nous aurions dû laisser nos alliés Tchadiens conduire cette guerre avec la dureté nécessaire ;

2- nous aurions dû forcer les autres Européens à mouiller leurs treillis.

Quitte à refuser notre protection à des sites et des intérêts non-francais. Peu élégant, je vous l’accorde, mais, croyez-moi cela aurait été efficace. Dès qu’il s’agit d’argent, on tergiverse beaucoup dans les hautes sphères..

Notes

1 Le Monde.
3 Groupe des Défenseurs salafistes de la religion.
4 Le Monde. .
5 Le Monde. .
6 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
7 Ou Front pour la victoire du peuple du Levant, ou de manière abrégée Front al-Nosra.
8 Coalition articulée autour d‘an-Nusrah li-Ahl ach-Chām (Front Al-Nosra), le bras armé d’Al-Qaïda en Syrie. Se compose, pour être complet, de : Ahrār ach-Chām (Mouvement islamique des hommes libres du Cham), Jund al-Aqsa (Les soldats de Jérusalem), Liwāʾ al-Haqq, Jayš al-Sunna, Ajnad ach-Chām et de la Légion de Cham.
9 Żydowska Organizacja Bojowa ou en polonais Organisation juive de combat (OJC).
10 Russische Nr. 1, ou Brigades Kaminski.
11 Issue de la SS Sturmbrigade Dirlewanger.

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