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Les derniers combats de Bruce Willis

Les derniers films de Bruce Willis marquent son vieillissement, et avec ce déclin physique qui nous frappe tous, une réflexion nouvelle et comme un supplément d’âme. Le vieux représentant de la droite conservatrice américaine tente ainsi de repousser une limite d’âge qui finit par emporter toutes les stars, après les avoir écartées du box office. La réflexion crépusculaire n’empêche pas le déclin, mais elle souligne la grandeur d’un destin.

Bruce Willis est un fils de soldat, élevé en Allemagne. Il devient une star en jouant dans la mythique et fantasque série Clair de lune, et surtout en donnant une dimension nouvelle aux films d’action. Dans Piège de cristal (le titre est une métaphore superbe de nos gratte-ciels), il lutte contre une pléthore de terroristes blonds… et allemands, qu’il extermine les uns après les autres dans la joie et la bonne humeur. Cette xénophobie exubérante se retrouve dans les opus suivants de la série : mercenaires internationaux (Die hard II), teutons belliqueux (toujours, dans Die hard III), français gymnastes enfin dans Die Hard IV, où Bruce Willis exprime une nouvelle fois son besoin de surveiller les bonnes manières de sa fille et de ses petits amis… Elle marque à mon gré ce mépris narquois des Américains pour l’Europe, et qui n’est qu’un avatar des points de vue des pères fondateurs ou des écrivains comme Henry James.
Le héros qu’il incarne défend toujours des valeurs éminemment de droite, au moins en Amérique : travail, famille, patrie. McClane veut aussi à chaque fois liquider personnellement le leader des entrepreneurs en démolition qu’on lui oppose. Pour lui, ce n’est jamais un business, c’est toujours personnel, comme on dit dans les films mafieux. De longues joutes verbales les opposent, lui et ses méchants triés sur le volet, comme dans un chant de l’Eneide ou une saga scandinave : ensuite on cogne ; car ce n’est pas pour rien que Willis a joué dans Incassable. La capacité de Bruce Willis d’encaisser les coups est semblable à celle de son contemporain Mel Gibson, momifié de son vivant pour mauvaises manières dans le privé. Mais les deux acteurs incarnent cette capacité de l’Amérique de résister à tous les mauvais traitements, à toutes les médisances mal calculées qui l’atteignent dans son honneur. L’assurance déjantée de notre acteur lui permet aussi de se parodier plus efficacement que nos politiciens. C’est le sujet de Red, tourné par Robert Schwentke, un cinéaste Allemand, et qui narre avec drôlerie et l’inimitable John Malkhovitch, une parodie de mission pas possible où les bons sont les agents retraités et les russes (mais oui, Vladimir !), les méchants les bureaucrates américains…

Mais, même en se parodiant, les acteurs vieillissent, leurs fans aussi (moi le premier), et le nouveau public a soif d’images digitales. Willis montre alors qu’il saisit le basculement du paradigme dans Die Hard IV : on lutte cette fois contre des ados hackers et maîtres du réseau informatique américain, et l’on se sent un peu impuissant, un peu dépassé… Willis va plus loin dans Surrogates, réalisé par Jonathan Mostow, auteur du sinistre et décalé Terminator III : en effet tout le monde vit comme dans Avatar, par procuration. On a un robot remplaçant, un surrogate, plus jeune, plus beau, plus fringant, qui mène à notre place notre vie, et qu’on contrôle soi-disant par le cerveau, jusqu’au moment où il faut redevenir soi-même et revenir faire le travail. Le film est passé inaperçu, alors qu’il souligne la transformation actuelle, la plus importante sans doute depuis la venue du christianisme sur terre : nous ne voulons plus vivre réellement mais virtuellement ; nous voulons être remplacés, parce que nous sommes vieux et fatigués, et que nous ne croyons plus en rien. Le philosophe de l’athéisme Feuerbach remarquait déjà que son époque, le milieu du dix-neuvième siècle, préférait la copie à l’original.

Les motifs de cette volonté de remplacement en sont nombreux ; parmi eux, il y a l’obésité et le surpoids, qui frappe par exemple deux Américains sur trois. Et revoilà notre Bruce Willis en croisade dans le film du passionnant Richard Linklater Fastfood nation, où comment on nous empoisonne sur les autoroutes à coups de hamburgers aux quatre coins du nouveau monde et de la planète. Mais Willis joue le rôle, intéressant et ambigu, d’un défenseur de cette politique de nutrition, d’aménagement du territoire et d’immigration clandestine (les travailleurs des abattoirs sont mexicains), et de l’american way of life, « celui qui n’est pas négociable ».

On attendra ses prochains films pour savoir si, comme Gibson, Tom Hanks, « l’acteur du siècle » Harrison Ford et tant d’autres, il est, hélas ! condamné à disparaître dans les oubliettes du spectacle virtuel.

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