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Céline et la dégénérescence de la littérature

Céline a toujours gagné de l’argent en écrivant. Il s’en vante. Mais il fait le point après la guerre et tout va mal. On n’a plus que vingt-cinq lecteurs (je confirme !).

« Allez pas croire un seul zéro de tous ces prétendus tirages à 1000.000 ! 40.000 !… et même 400 exemplaires !… attrapegogos ! Alas !… Alas !… seule la « presse du coeur »… et encore !… se défend pas trop mal… et un peu la « série noire »… et la « blême »… En vérité, on ne vend plus rien… C’est grave !… le Cinéma, la télévision, les articles de ménage, le scooter, l’auto ! 2, 4, 6 chevaux, font un tort énorme au livre… tout « vente à tempérament », vous pensez ! et « les week-ends » !… et ces bonnes vacances bi ! trimensuelles !… et les Croisières Lololulu !… salut, petits budgets !… voyez dettes !… plus un [8] fifrelin disponible !… alors n’est-ce pas, acheter un livre !… une roulotte ? encore !… mais un livre ?… l’objet empruntable entre tous !… un livre est lu, c’est entendu, par au moins vingt… vingt-cinq lecteurs… »

C’est dans les entretiens avec le professeur Y, entretiens tordants s’entend. On appréciera les croisières Lololulu qui sonnent comme un film sur Elvis. On croirait la mère maquerelle des tontons flingueurs qui parlent de la télé et de la voiture qui font beaucoup de tort. C’est ça aussi Céline : cette conscience aigue des avatars de la technique.

Mais il continue à pérorer c’est-è-dire à rouspéter. C’est qu’il maille à partir avec le plus prestigieux éditeur de l’histoire, le dénommé Gaston Gallimard, lui-même éditeur de presque tous les cracs du siècle :

« Vous jouez pas le jeu » !… qu’il concluait… il me reprochait rien… mais quand même !… il est mécène, c’est entendu, Gaston… mais il est commerçant aussi, Gaston… je voulais pas lui faire de peine… je me suis mis à me rechercher, dare-dare, sans perdre une minute, quelques aptitudes à « jouer le jeu »… pensez, scientifique comme je suis, si j’ai prospecté les abords de ce « jouer le jeu » !… J’ai compris illico presto, et d’un ! avant tout ! que « jouer le jeu », c’était passer à la

Radio… toutes affaires cessantes !… d’aller y bafouiller ! tant pis ! n’importe quoi !… mais d’y faire bien épeler son nom cent fois ! mille fois !… que vous soyez le « savon grosses bulles »… ou le « rasoir sans lame Gatoulliat »… ou « l’écrivain génial Illisy » !… la même sauce ! le même procédé ! et sitôt sorti du micro vous vous faites filmer ! en détail ! »

Ah, la radio ! Gaston me demande la radio ! Il faut rentabiliser la notoriété ! Céline résonne ici en homme discret, de l’ancien temps, qui a sa pudeur. Il est encore un extra-terrestre. Drumont parlait déjà de cette indécence de soi de nos modernes qui allait culminer avec la télé-réalité et Facebook. Il fait croire qu’on n’a pas grand-chose à cacher.

Etonnant pour un homme qui a raconté comment il caquait dans sa culotte lors de distribution des prix, Céline ne veut parler de rien à la radio :

« …filmer votre petite enfance, votre puberté, votre âge mûr, vos moindres avatars… et terminé le film, téléphone !… que tous les journalistes rappliquent !… vous leur expliquez alors pourquoi vous vous êtes fait filmer votre petite enfance, votre puberté, votre âge mûr… qu’ils impriment tout ça, gentiment, puis qu’ils vous rephotographient ! et encore !… et que ça repasse dans cent journaux !… encore !… et encore !… moi, n’est-ce pas, pour ce qui me concerne je me voyais déjà embarqué dans un de ces affreux pataquès !… justifier ci ?… glorifier ça ?… d’ailleurs des amis, publicistes, m’ont tout de suite, carrément refroidi. »

Sur les journalistes ce passage formidable dans Rigodon. One cite que les rétins pas la réponse écœurée du maiiiiître. Imitez la voix de la chèvre de monsieur Seguin ou du mouton de Patelin pour approcher la voix candide salope aussi du journaliste :

« Dring ! Un monsieur journaliste téléphone…
– Maître ! Maaaître ! auriez-vous l’infinie bonté de lire la lettre que nous vous adressons ? (…)
– Maître, ô très cher maître ! Votre opinion ! Deux mots ! Sur notre jeune littérature ! (…)
– Vous désespérez la jeunesse ! Maaaître ! Vous mésestimez la France et ses prodigieuses ressources et l’Algérie, l’Académie, et les participes !

Après les jouranlistes viennent pour lui demander de confimrer qu’il était bien à la solde de l’Allemagne. Passons.

On est dans les entretiens toujours. Céline n’aime pas la société du spectacle. On continue ? On pourrait citer des tonnes de Guy Debord, de Mumford, de Daniel Boorstyn, un des hommes les plus intelligents du siècle, expert en pseudo-évènements médiatiques et en propagande postmoderne. Bouffée par la télé et par Pivot la littérature est morte peu après. Il ne reste que la culture congelée dont parle Debord.

Mais Céline quand il passe chez Dumayet est par contre prodigieux. Il est encore un extra-terrestre pas une vieille Yourcenar cultivée qui fait bonne impression. Il est Lui, il n’est pas encore profané terrassé aliéné et saisi par la technique. On ne lui a pas volé son âme comme aux aborigènes.

Bien entendu pour passer à la télé il faut être beau jeune et branché. Or :

« Tu t’es pas vu, Ferdinand ? t’es devenu fou ? pourquoi pas télévisionner ? avec ta poire ? avec ta voix ? tu t’es jamais entendu ?… tu t’es pas regardé dans la glace ? ta dégaine ? »

Après Céline remarque la professionnalisation de tout. Profs, journaleux, experts, bêtes à concours, cameramen ! Il persévère dans le désastre :

« Il avait aussi, comme cent autres, le Professeur Y, forcément, comme mille autres, licenciés, agrégés, à lunettes, sans lunettes, un manuscrit « en lecture » à la N.R.F… presque tous les professeurs ont un petit Goncourt qui marine à la N.R.F… »

Là ce serait plutôt Guénon (aussi édité par Gallimard) et son règne de la quantité. Et la moquerie du culte du génie et de la vie littéraire. Après Ferdinand se défoule mais ça ne sert à rien. Sur un sujet comme ça même pas besoin d’être de mauvaise foi.

« vous me direz : ça s’aperçoit !… c’est plus des romans qu’ils publient, c’est autant de pensums !… pensums sarcastiques, pensums archéologiques, pensums proustiques, pensums sans queues ni têtes, pensums ! pensums Nobéliens… pensums anti-antiracistes ! pensums à petits prix ! à grands prix !… Pensums Pléiade ! Pensums !… »

Tiens, tiens, antiraciste ? Notre antisocial technophobe ne perd décidément pas le Nord.

Et puis on passe aux jeunes. Place aux jeunes ? Pas de problème.

On sait que Céline n’aime pas les jeunes, il a souvent raison d’ailleurs (les bons meurent sur les champs de bataille ou finissent routards en temps de paix). Dans le Voyage il note qu’ils rigolent de leur vie d’esclaves. On le cite, c’est quand il est rentré d’Amérique :

« Les jeunes semblaient même comme contents de s’y rendre au boulot. Ils accéléraient le trafic, se cramponnaient aux marchepieds, ces mignons, en rigolant. Faut voir ça. »

Là avec le professeur Y il en rajoute une louche :

« …la jeunesse aime l’imposture comme les jeunes chiens aiment les bouts de bois, soi-disant os, qu’on leur balance, qu’ils courent après ! ils se précipitent, ils aboyent, ils perdent leur temps, c’est le principal !… »

Dans Rigodon il la décrète conne absolue la jeunesse… elle a le cinéma pour elle !

Après un autre problème essentiel ; la fin de la description en littérature rendue inutile et obsolète par le cinéma.

« Vous êtes tellement abruti Professeur Y que faut tout vous expliquer !… je vais vous mettre les points sur les i ! écoutez bien ce que je vous annonce : les écrivains d’aujourd’hui ne savent pas encore que le cinéma existe !… et que le cinéma a rendu leur façon d’écrire ridicule et inutile… péroreuse et vaine !…

– Comment? comment? »

C’est exactement ce que nous avons vécu personnellement.

On va lui expliquer que comme en Amérique –sic- tout doit être écrit en vue d’une adaptation cinématographique même Burroughs et Céline.

« – Parce que leurs romans, tous leurs romans gagneraient beaucoup, gagneraient tout, à être repris par un cinéaste… leurs romans ne sont plus que des scénarios, plus ou moins commerciaux, en mal de cinéastes !… le cinéma a pour lui tout ce qui manque à leurs romans : le mouvement, les paysages, le pittoresque, les belles poupées, à poil, sans poil, les Tarzan, les éphèbes, les lions, les jeux du Cirque à s’y méprendre ! les jeux de boudoir à s’en damner ! la psychologie !… les crimes à la veux-tu voilà !… des orgies de voyages ! comme si on y était ! tout ce que ce pauvre peigne-cul d’écrivain peut qu’indiquer !… ahaner plein ses pensums ! qu’il se fait haïr de ses clients !… il est pas de taille ! tout chromo qu’il se rende ! qu’il s’acharne ! il est surclassé mille !… mille fois ! »

La littérature est bien impossible après James Bande. Le nouveau roman peut-être, celui bien oublié déjà qui a et aura donné le cinéma fatigué de Resnais, vite passé de mode ?

Après Céline en remet sur cette usure du monde par la radio (on nous vraiment volé notre âme peut-être en fait ?) :

« cette clientèle ! saturée de Radio !… ahurie en plus de débile !… allez voir un peu lui parler de « rendu émotif » !… vous serez reçu !… le « rendu émotif » est lyrique… rien de moins lyrique et émotif que le « lecteur aux cabinets » !… l’auteur lyrique, et j’en suis un, se fout toute la masse à dos, en plus de l’élite !… l’élite a pas le temps d’être lyrique, elle roule, elle bouge, elle grossit du pot, elle pète, elle rote… et elle repart !… »

Oui l’élite aime trop bouffer.

On le laisse conclure tristement sur cette fin de survie littéraire :

« C’est-à-dire qu’il est sadique, réactionnaire, en plus de tricheur et gogo… il va au faux, naturellement… il aime que le faux !… les étiquettes, les partis, les latitudes y changent rien !… il lui faut son faux, son chromo, en tout, partout !… »

Avant la guerre Céline incrimine bien sur le juif, ce qui veut dire en fait le système moderne standardisé et technique. On laisse le délire antijuif de côté et on l’écoute en fait sur le même sujet :

« Le Juif a déjà presque tout « standardisé » dans le domaine des arts majeurs. Il fait en ce moment de très grands efforts pour standardiser la littérature mondiale, traductions, agences littéraires, cénacles, académies, sont à pied d’œuvre, donnent à fond. Un tout petit fait entre mille: Pensez-vous, chers cocus, que ce soit naïvement, par effet du pur hasard, que l’Académie Goncourt, dans ses choix, lauréats, académiciens… s’enjuive chaque année davantage?… Il faut au pouvoir juif de nombreux agents, des fourriers très zélés, bien placés, dociles, dévoués, finement gangsters, ils sont indispensables pour que l’armée de standardisation juive procède sans coup férir à l’étranglement de l’art indigène dans tous les domaines, les moindres replis, spirituels, matériels. »

Sur cette liquidation par la technologie et la standardisation homogène on lira les œuvres de Frédéric Bernays, le neveu de Freud, son livre Propagande surtout, publié dans les années vingt. On le cite au hasard ;

« Le processus qui conduit la grande entreprise à s’agrandir toujours plus fait surgir une autre difficulté, liée au nécessaire renouvellement des modes de contact avec le public. La production de masse a pour corollaire une offre de produits standardisés, d’autant moins chers qu’ils sont vendus en quantité. »

Dans son chapitre organiser le chaos Bernays ose même écrire :

« La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays.

Nous sommes pour une large part gouvernés par des hommes dont nous ignorons tout, qui modèlent nos esprits, forgent nos goûts, nous soufflent nos idées.

C’est là une conséquence logique de l’organisation de notre société démocratique. Cette forme de coopération du plus grand nombre est une nécessité pour que nous puissions vivre ensemble au sein d’une société au fonctionnement bien huilé. »

Enfin la cerise sur le gâteau qui fera fantasmer tous les amateurs de conspirations :

« Le plus souvent, nos chefs invisibles ne connaissent pas l’identité des autres membres du cabinet très fermé auquel ils appartiennent. »

Céline ajoute sur le manège de la traduction et de la référence américaine imposée partout :

« Les traductions feront le reste, le gros ouvrage d’abrutissement. Mais il est indispensable d’ores et déjà que soigneusement l’on dégoûte, minimise, sape, scie, sans répit, implacablement, par tous les moyens, tous les créateurs, toute l’élite aryenne, Que le lit, le dais, les sinécures, les assurances, les trônes de toutes les pelures, les pires resucées, spongieuses galettes juives, rapidement s’édifient sur les décombres de l’art autochtone. La grande invasion par le film et les traductions ne doit être arrêtée par rien. On encule au millimètre, le premier centimètre c’est le plus dur, le plus coûteux… pour les suivants ça va tout seul! Tous les pédérastes nous l’affirment. »

Business ingrat décidément. Il aurait dû s’en éloigner infortune faite.

On laissera conclure Lucette :

« J’ai toujours pensé que si Gallimard n’avait pas menacé de nous couper les vivres, obligeant Louis à travailler sans relâche, il ne serait pas mort si vite. Gaston a tué la poule aux œufs d’or en quelque sorte. »

Céline ne lâche pas Gaston dans Rigodon d’ailleurs. Il l’y prénomme Achille. Ben Achille même parfois. Il doit faire des radios et tout, et puis se rattacher à une chapelle, se glisser dans un tiroir. Et cela donne quand Nimier vient le voir :

« Notre brain trust a décidé que vous deviez aller à gauche… la gauche seule peut vous renflouer !… il se pourrait qu’on vous repêche… Achille le dit ! »

Et puis épuisé il avoue avant de mourir :

« A vrai dire c’en était assez… 791 pages… ouf… il s’agissait d’en finir… mais n’est-ce pas Achille ne se fendait pas d’avances pour que je m’interroge… »

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