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La bataille des champs patagoniques (5)

Nous devions laisser les filles avec quelques armes pour veiller nos vieux amis. Elles devaient aussi s’occuper de travaux agricoles ou jardiniers, des haricots ou des fèves, de pois aussi, censés pousser plus vite. Je me demandais comment nous pourrions survivre à une dizaine sur un aussi petit territoire. Et je pensais avec angoisse à ce choix cornélien d’antan, l’agriculture ou le maintien de la frivole activité de chasse-pêche-cueillette. Nous verrions ce que nous trouverions en ville. Mais Karen préféra finalement venir avec nous. Elle veillerait sur la mule chargée de nos armes, car nous avions décidé de ne pas éveiller l’attention – ce en quoi nous avions tort ; il faut toujours éveiller l’attention car dans ce monde on ne prêtera qu’aux riches.

Pourquoi risquer notre paix et notre prospérité en ville ? On va en ville pour tout un tas de mauvaises raisons : on veut de la protection, de l’alimentation, des informations. En échange on trouve tout l’inverse, la dépersonnalisation, la soumission, les taxations. Dans une ville désorganisée comme celle où nous allions pénétrer, tout pouvait se montrer hostile ou périlleux. On tenta de nous rassurer (non que nous eussions peur, mais nous préparions à y rentrer comme pour tuer tout le monde). Et finalement nous gagnâmes les extérieurs d’Esquel, nommé maintenant Melchi, et par le sud et ce qui avait dû être la calle Sarmiento. Sur ce triste continent toutes les rues portent le même nom, et de notre Alaska (je dis notre, car je pense que le tzar n’aurait jamais dû la vendre) jusqu’à la terre de feu.

Il faisait un jour de poussière et chaleur. Quelques petits convois passaient, des gens qui nous regardaient drôlement comme si notre apparence détonait, avec des chevaux, des tenues de chasseur, un air sûr de nous et bien nourri (c’était l’avis de Nicholas). Je descendis de cheval, pris un air humble et fatigué. Karen se rapprocha de nous.

Une jeep arriva avec trois types dedans, dont un blond qui était le plus nerveux. Il criait, nous demanda avec force gestes un droit de péage (mais quoi ?). J’avais perdu l’habitude de tant d’agressivité, de cette autorité. Nous étions émerveillés aussi de tout ce bruit, de cette mécanique mal réglée. Puis ils virent quelqu’un d’autre et se ruèrent sur lui. Nous nous rapprochâmes de la mule. Ils semblaient (on était à trois cents mètres) extorquer quelque chose à leur victime. Puis ils nous redécouvrirent (tout cela ne faisait guère sérieux) et se décidèrent à revenir sur nous, avec des intentions certainement plus punitives. Mais nous étions prêts cette fois. Nous les laissâmes s’approcher, presque par plaisir, et pour ne pas éveiller l’attention par un inutile coup de feu. Ils arrêtèrent leur voiture enfin, la mule et le cheval s’affolèrent, nous les lançâmes sur eux, et le reste fut rapide ; nous avions répété ce type d’exercice. Nous les rouâmes de coups, et Karen aussi, qui semblait en reconnaître un, terrible souvenir. Je saisis le blond en sang avec sa tête bien carrée, et il me commenta rapidement la situation : un petit groupe contrôlait la ville ; nous devrions nous rendre ; il n’était pas trop tard ; enfin de l’hôtel de ville…

Nous ne le laissâmes pas terminer. Nous primes à ces sicaires demeurés la jeep, ce qui leur servait d’armes, leurs chaussures, et nous nous dirigeâmes vers Melchi comme pressés d’en finir. La ville sale et poussiéreuse, peuplée d’une population de gros et de peu facétieux zombis, était inondée de bruits. Je n’ai jamais pu supporter le bruit. La foule s’approchait de nous, étonnée par la jeep et notre attitude un peu martiale. Je demandais d’où venait le bruit, où nous pourrions trouver une bibliothèque, quelle nourriture aussi.

En réalité tout se passa assez vite. Comme dans tout ce genre de ville, on attend des libérateurs. Des enfants, de jeunes adolescents nous entouraient, nous conseillaient. Je trouvais une espèce de maison de la radio d’où émanait cette nuisance de bruit, sans doute destinée à éteindre toute réaction. Mais je décidai de m’en servir encore. C’était une forme de silence pour passer inaperçu après tout ? Les gamins nous indiquèrent où étaient les magasins. Mais dans la maison de la radio où ce qui en tenait lieu, il y a avait encore trois acolytes. Ils ne firent pas long feu. Nous contrôlâmes enfin le flux et le volume de son.

Une petite foule bien docile nous suivit jusqu’au magasin, apparemment bourré d’aliments, et qui était sous bonne garde – jusque-là. Quelques coups de feu bien ajustés et une grenade de Frantz firent la différence – et ce fut la ruée. Quatre malheureux champions sortirent sous les huées de la foule et nous les arrêtâmes. Il fallait laisser l’ire populaire se déchaîner. Un petit homme chauve et apparemment instruit, en tout cas disert, se fit connaître pour nous instruire de ce qui s’était passé. La ville s’était d’abord vidée, puis progressivement avait retrouvé une population apeurée incapable de survivre autrement. Elle avait des réserves alimentaires importantes. Et l’inévitable accaparement s’était produit. Un reste de soldats, de voyous et de fonctionnaires aux abois avait tenté de contrôler tout cela. Un ancien élu avait repris les commandes et avait contacté ces mercenaires pour contrôler la populace. On l’avait laissé faire et lui-même avait disparu. Enterré sans doute aux abords de cette ridicule agglomération. La mauvaise conduite de ces mercenaires les avait rendus faciles à vaincre.

On m’appela. Karen et Nicholas avaient trouvé les petites-filles de noter ami chilote et leur amie. Elles étaient dans la librairie de ce cadavre de ville (lieu le moins dévasté car le moins utilisé). Betty, Tiziana et Laurana. Tiziana était esthéticienne, l’autre – étrangement – mathématicienne (Betty de Santiago du Chili, qui s’était retrouvée ici coincée un été). Quant à la pauvre Laurana, belle comme un cœur et guide d’excursion, elle avait été très harcelée. Que devrions-nous faire de leurs gardiens iniques ? Nous leur tapions dessus, car je me souvenais de cette phrase de Nietzsche qui dit que l’on se souvient durant des siècles des coups reçus – en se réglant. Ils fondent parfois la civilisation comme ils fondèrent la ménagerie du christianisme médiéval. Un autre personnage mal-aimé de cette cité interdite était d’ailleurs le prêtre, qui n’avait cessé de prêcher une paresseuse soumission ou une culotté acceptation de tous les mauvais traitements. Nicholas parla de ces dieux qu’on trouve dans les bois.

Le silence revenu, il fallut s’adresser à cette foule apeurée et affaiblie. Nous expliquâmes que nous étions là pour ramener des amies ; que nous n’avions pas l’intention de rester ; que nous désirions les aider à se préparer un avenir meilleur, qu’ils devraient avoir une milice, se remettre au travail de la terre à l’entour de la ville ; éviter toute hiérarchie qui ne soit celle de la compétence et de la bonne volonté ; et se méfier comme d’une peste ce qui venait de dehors avec de bonnes intentions (les nôtres avaient été fermes et mauvaises). Nicholas ajouta quelques phrases que tous ne comprirent pas, mais qui nous amusèrent fort. Quant aux anciens bourreaux, il proposa l’ostracisme. C’était toujours mieux que d’ouvrir une prison avec dix voyous à nourrir et garder, ou de tuer dix personnes. Simon ne croyait pas que l’on ait pu traverser toute la Patagonie sans encombre. Mais une certaine réputation de dureté nous avait précédés. Seuls ces réfugiés nous auraient mis en fuite, et c’est ce qui pourrait arriver pire à cette ville. Des gens qui sans coup tirer exigeraient tout, vivres, ressources et mêmes services.

Le soir arrivèrent Vilma et Tatiana qui avaient appris comme tout le monde à l’entour que l’on avait libéré cette ville. On lui donna mon nom à l’unanimité. Je m’en souviendrai, dit le blond lugubre dont j’avais cabossé la figure. Je leur laissai un jour pour libérer le périmètre, ou ce serait la mort. En outre nous leur enjoignîmes de ne pas partir ensemble. Nous leur conseillâmes le Chili et les côtes.

Le soir ce fut la fête. Un de ces soirs enchanteurs et communautaires dont l’humanité avait perdu et l’usage et la mémoire. Les filles se serraient dans nos bras, mais nous nous étions promis depuis longtemps, comme l’homme qui voulut être roi, de n’y toucher pas. C’était peut-être une erreur après tout. Mais l’ascétisme a toujours sa saveur amère et son prestige intact. La nuit se prolongea avec force chansons. On ressortit les guitares, on oublia les sirènes et les gueulantes de la mécanique.

Je parlais avec le chauve disert et entreprenant qui se nommait Simon. Il était entouré d’amis qui s’étaient promis de nous aider. Il y avait des enfants, des enfants vifs et actifs qui nous avaient plus aidés que ces adultes au cours de notre brève matanza des verdugos de cette cité. Je n’avais pas envie de m’attarder trop. Je donnais sans conviction quelques conseils, pas trop convaincu que des citadins qui sortaient d’une telle servitude volontaire pourraient les suivre. Simon devina mon sentiment et sembla le regretter. Mais je n’avais plus de cadeaux à faire. J’étais pressé de retrouvé Emilio et de lui confier sa progéniture.

Le jour suivant, nous prîmes notre part dans les magasins de la ville (nous saurions bientôt ce qu’ils faisaient là). Nous visitâmes une nouvelle fois la bibliothèque municipale et recueillîmes quelques livres sur la faune et la flore. La ville commençait à se toiletter sur mes conseils, et je recommandai à Simon de ne pas perdre le cap dans son administration. Je recrutai quelques bricoleurs et mécaniciens pour nous aider ainsi qu’Emilio. Cette jeep m’avait épaté, même s’il n’était pas question de la conserver. Je leur conseillai pour leur vie commune d’utiliser la monnaie locale la plus fiduciaire possible. Toute autre monnaie d’échange nous paraissait inutile ou imprudente ; l’or surtout qui a toujours rendu l’homme fou. Il n’y avait plus grand-chose à échanger sinon quelques mois ou années de plus en bonne santé. Une rage de dents ne se curait pas. Seule une parfaite solidarité de groupe organique et non hiérarchique, pouvait nous préserver. Conscient que tout le monde écoutait mes propos, je me laissais emporter (vanité ou stupidité ?) et précisai qu’un chef ne devait être plus que cela :

VII. Dans le choix des rois, ils ont égard à la naissance ; dans celui des généraux, à la valeur : et les rois n’ont point une puissance illimitée ni arbitraire ; les généraux commandent par l’exemple plus que par l’autorité. S’ils sont actifs, toujours en vue, toujours au premier rang, l’admiration leur assure l’obéissance. Du reste, punir, emprisonner, frapper même n’est permis qu’aux prêtres ; ainsi les châtiments perdent leur amertume, et ils semblent ordonnés, non par le chef, mais par le dieu que ces peuples croient présider aux batailles…

Et je rappelai que rien n’a été mieux dit qu’ici :

  1. Les petites affaires sont soumises à la délibération des chefs ; les grandes à celle de tous. Et cependant celles mêmes dont la décision est réservée au peuple sont auparavant discutées par les chefs. On se rassemble, à moins d’un événement subit et imprévu, à des jours marqués, quand la lune est nouvelle, ou quand elle est dans son plein ; ils croient qu’on ne saurait traiter les affaires sous une influence plus heureuse.

Je rappelais que pour un grand écrivain américain le commencement de la Fin de son pays avait été la constitution. Il ne fallait disait-il que lutter que pour sa liberté. Après venait le monopole de la violence et surtout ces impôts…

Purifier la ville, la remettre en état, en faire un camp retranché. Mais rien de tout cela ne m’attira. Je me sentais toujours poussé par la même force qui m’avait arraché à l’hacienda. Et ces filles viendraient avec moi, et Frantz, et Nicholas. A la Fin de ce monde on pourrait quand même trouver mieux pour vivre qu’une bourgade, non ?

Que pouvait-on faire de la technologie trouvée ici ? Une infirmerie améliorée ? Comment préserver de l’eau potable, de l’électricité, du chauffage ? Et quid des informations ? On en recevait, elles se ressemblaient toutes, elles se copiaient même, elles nous menaçaient toutes. Je décidai que la radio était une bonne idée, qu’il faudrait créer des émissions de vie ou de survie positive, de conseils, d’amitié, même si personne les écouterait… Certains vinrent me voir qui me dirent que l’on me connaissait, et qu’on me poursuivait depuis là-bas depuis où ? Ils ne le savaient même pas. Il vaudrait mieux laisser la radio aux femmes et aux enfants, aux bons conteurs, aux gens pratiques. Et il faudrait envoyer des messages cryptés.

Qu’en était-il de notre zone, de notre Patagonie ? Passés les voyous qui pouvaient attaquer ici les filles, là la cité, que risquions-nous ? Nicholas nous rappela le phénomène de l’Apocalypse Island, quand la Nouvelle-Zélande avait été saisie par une frénésie immobilière avant la Guerre. Île perdue, verte et pleine d’eau, terre du Seigneur des Anneaux (nous avions nettoyé la comté à notre tour, nous ?), elle avait été choisie par ces riches qui voyaient le désastre venir et avaient la force ou la naïveté de se préserver encore (car enfin pourquoi survivre dans des endroits sordides, et dans les conditions décrites par l’autre dans le Léviathan : short, brutal and nasty. Mais justement s’il n’y avait rien de plus excitant et de plus facile que ces conditions-là pour certains êtres dont nous étions ?).

La Patagonie aussi était proie facile. Il y avait eu là tout un tas de projets, dont le projet Andinia. Mais cette terre était quand même le membre inférieur d’un continent surpeuplé et sous-développé ; son climat était rude, ses ressources pas si prospères. Un ami de Simon nommé Claudio me parla de ces haciendas yankees luxueuses bourrées de gardes et de technologie et qui avaient (n’auraient) pas tenu le choc. Les gardes s’ennuyaient, massacraient leur propriétaire (pourquoi ne pas se servir, pourquoi servir un employeur sans défense ?) ; ce dernier devenait fou, s’isolait, succombait à tel syndrome caïnite. Sa femme partait ou renonçait, sa santé mentale s’étiolait, sa famille se dispersait. Qui ne se meut devient songeux, pensais-je, toujours hanté par notre souvenir (notre souvenir ?) des chevaliers errants ?

Que fallait-il alors ? Tourner en rond ?

D’autres disaient autour de Claudio que des armées privées allaient entrer et nous exterminer ; qu’il y avait des aéroports, des bases militaires ; que le plan Andinia serait un jour mis en application, prompt à nous exterminer. La vraie question au-delà de ces minces délires consistait à savoir si des aéroports militaires dotés de kérosène subsistaient encore, s’ils étaient à même de bombarder tel noyau de résistance ou même un pueblo doté d’une présence humaine jugée indésirable ? Mais pourquoi tout tuer ? Personne en outre ne savait quelles émanations pour nous avaient résulté de cette guerre dans l’hémisphère nord (personne non plus ne comprenait comment nous avions traversé le cono sur sans être agressés). Toute cette nervosité agita une autre soirée. A peine libérée, l’humanité se préoccupait déjà. Il fallait s’oublier, c’est le nœud de la grâce. Tout cela sentait sa déformation de forum. Ce n’était même plus nous qui avions libéré cette populace. Et nous devenions presque de trop. Nicholas répétait en riant :

« Il s’échauffe ensuite dans la conversation, déclame contre le temps présent, et soutient que les hommes qui vivent présentement ne valent point leurs pères. De là il se jette sur ce qui se débite au marché, sur la cherté du blé, sur le grand nombre d’étrangers qui sont dans la ville… »

Je décidai de les faire sortir de leur cité maudite. Faudrait-il la détruire, la reconstruire ? La déplacer peut-être ? Je décidai d’organiser chez Emilio un grand festin. Cela me paraissait mieux pour réconcilier ces pueblos voisins et leur apprendre à cohabiter et s’entraider en laissant s’effondrer ces noyaux d’anarchisme totalitaire si typiquement latinos (ou américains en fait) ;

« D’un autre côté, la réconciliation des ennemis, l’alliance des familles, le choix des chefs, la paix, la guerre, se traitent communément dans les festins sans doute parce qu’il n’est pas de moment où les âmes soient plus ouvertes aux inspirations de la franchise ou à l’enthousiasme de la gloire. »

Nous gagnâmes Trevelin, embrassâmes Emilio et rassemblâmes un temps tout le monde. Le festin fut géant et il se passa bien mais j’étais définitivement lassé de toute cette presse. A la fin du repas la belle Laurana vient me voir et du mieux qu’elle put m’apprit quelle voulait se joindre à moi et à ma troupe – et ses belles amies aussi. Et qu’Emilio était bien triste mais d’accord. C’est ça aussi la ville. Nous serions neuf dorénavant.

– La bataille des Champs Patagoniques (12 – Fin) (lien)
– La bataille des Champs Patagoniques (11) (lien)
– La bataille des Champs Patagoniques (10) (lien)
– La bataille des Champs Patagoniques (9) (lien)
– La bataille des Champs Patagoniques (8) (lien)
– La bataille des Champs Patagoniques (7) (lien)
– La bataille des Champs Patagoniques (6) (lien)
– La Bataille des Champs Patagoniques (5) (lien)
– La Bataille des Champs Patagoniques (4) (lien)
– La Bataille des Champs Patagoniques (3) (lien)
– La Bataille des Champs Patagoniques (2) (lien)
– La Bataille des Champs Patagoniques (1) (lien)

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