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Islam-aggiornamento : Rached Ghannouchi, l’automne du patriarche 3/3

Rached Ghannouchi a entrepris à 75 ans l’aventure la plus périlleuse de son existence, sans qu’il soit possible d’établir avec certitude si ce coutumier du triple Axel, trapéziste de haut vol, a voulu se positionner en révolutionnaire d’avant garde, en tirant courageusement les leçons des déboires essuyés par la confrérie des Frères Musulmans depuis sa fondation il y a 88 ans, ou si ce caméléon de la vie politique arabe fait une fois de plus la preuve de son opportunisme bas de gamme.

Rached Ghannouchi n’est donc pas, loin s’en faut, l’initiateur du mouvement d’aggiornamento. Mais sa démarche a eu davantage de retentissement en raison de la proximité culturelle de la Tunisie et de la France, et au delà des pays occidentaux, et de la position centrale qu’occupe le dirigeant islamiste dans l’échiquier politique tunisien.

Pour audacieuse qu’elle soit, elle a cependant été accueillie avec scepticisme en Tunisie sans doute en raison du fait que le parcours du fondateur de la branche tunisienne des Frères musulmans sent le souffre et que ses convictions successives suscitent réserve et méfiance.

Une suspicion amplifiée par les jongleries d’un segment djihadiste jumeau, Jabhat An Nosra en Syrie, la branche syrienne d’Al Qaida, qui s’est démarquée de l’organisation mère pour complaire aux occidentaux, tout en ne se démarquant pas.

Ce bigame traîne, en effet, tel un boulet, un passé terroriste qui lui vaudra l’emprisonnement en Tunisie et le refus d’un visa au Canada.

En trente ans d’exil, Rached Ghannouchi modulera sa pensée politique en fonction de la conjoncture, épousant l’ensemble du spectre idéologique arabe au gré de la fortune politique des dirigeants, optant tour à tour, pour le nassérisme égyptien, devenant par la suite adepte de l’ayatollah Ruhollah Khomeiny (Iran), puis de Hassan Al Tourabi (Soudan), dont il épousera la sœur, pour jeter ensuite son dévolu sur le turc Recep Tayeb Erdogan, avant de se stabiliser sur le Qatar, soit sept mutations, une moyenne d’une mutation tous les quatre ans.

Mieux, dans une exercice de haute voltige dont il possède seul le secret, le chef du parti islamiste tunisien An Nahda, longtemps la bête noire des Occidentaux, s’arrangera pour se voir distingué par le magazine Foreign Policy, comme « l’un des plus grands intellectuels de l’année 2011».

Parmi ces 100 plus grands intellectuels figurent une brochette de belliciste à tout crin: Dick Cheney, ancien vice-président de George Bush jr, un des artisans de l’invasion de l’Irak, de même que Condoleezza Rice, secrétaire d’État de George Bush, le sénateur John Mac Cain, l’ancien président français Nicolas Sarkozy, le couple Bill et Hillary Clinton, le ministre de la défense de Bush jr et de Barack Obama, Robert Gates, le premier ministre turc Recep Teyyeb Erdogan et l’incontournable roman enquêteur Bernard Henri Lévy.

Et sur le plan arabe, Rached Ghannouchi figuraient aux côtés de Waddah Khanfar, l’ancien directeur islamiste de la chaîne Al Jazira, époux de la nièce de Wasfi Tall, l’ancien premier ministre jordanien bourreau des Palestiniens lors du septembre noir jordanien de 1970 ; Waël Al-Ghoneim, responsable pour l’Égypte du moteur de recherche américain Google et animateur du soulèvement égyptien sur Facebook, ainsi que l’ancien Directeur de l’agence atomique de Vienne Mohamed Baradéï et le politologue palestinien Moustapha Barghouti, que nous aurions souhaité être distingué par un autre aréopage que Freedom House ou Global Voice Project.

Rached Ghannouchi avait en fait mis à profit son séjour aux États-Unis pour rendre visite au « Washington Institute for Near East Policy », très influent think tank fondé en 1985 par M. Martin Indyck, auparavant chargé de recherche à l’American Israel Public Affairs Committee ou AIPAC, le lobby israélien le plus puissant et le plus influent aux États-Unis.

Le chef islamiste, longtemps couvé médiatiquement par la Chaîne Al Jazira, avait pris soin de rassurer le lobby pro- israélien quant à l’article que lui-même avait proposé d’inclure dans la constitution tunisienne concernant le refus du gouvernement tunisien de collaborer avec Israël.
Du grand art qui justifie a posteriori le constat du journaliste égyptien Mohammad Tohi3ma « Les Frères Musulmans, des maîtres dans l’art du camouflage et du contorsionnement mercuriel », article paru dans le journal libanais « Al Akhbar» en date du 1er octobre 2011 reprenant une tribune de Mohammad Toh3ima, directeur du quotidien égyptien «Al Hourriya». Du grand art. En attendant la prochaine culbute?

L’estocade d’Aziz Krichen

Sur le plan tunisien, l’estocade est venue d’un connaisseur des arcanes de la vie politique tunisienne. Non d’un voyeur ou d’un hâbleur, mais d’un témoin de premier plan de la première expérience post dictatoriale.
Alliant rigueur de pensée et vigueur de plume, l’ancien conseiller politique de Mouncef Marzouki, président de la République de Tunisie (décembre 2011-décembre 2014), Aziz Krichen livre, en clinicien chevronné, un diagnostic sans appel.

En guise de prélude, un coup de massue pour dénoncer la supercherie du vieux renard nahdawiste :

  • « L’identité d’An Nahda, c’est l’islam. L’islam est le fonds de commerce avec lequel le parti recrute ses membres. C’est la structure identitaire fondamentale des troupes. Dans leur travail interne, les dirigeants islamistes ne se sont jamais écartés de cette démarche. (….)

« An Nahda veut être le parti dominant au sein de la famille islamiste, ses dirigeants ne veulent pas couper les ponts avec les salafistes »

  • La position d’An Nahda est trop dominante pour résister à une espèce de pulsion hégémonique. Cette pulsion n’est pas tant liée à l’idéologie qu’à la nature du jeu politique. An Nahda ne comprend le langage du compromis que lorsque l’évolution du rapport de forces l’y oblige.
    Rompu à la dialectique, cet ancien militant de la gauche radicale étudiante, traque jusqu’à ses derniers retranchements les sinuosités de la pensée nahadaouiste et les tortuosités du comportement de son chef :
  • L’Alliance entre An Nahda et Nida’a Tounés, deux formations antinomiques (l’un islamiste, l’autre anti-islamiste), fait peser un risque sur le pluralisme en Tunisie….Avant, le système était verrouillé par un seul parti, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RDC) de Ben Ali. Aujourd’hui, le risque est que le verrouillage se fasse au profit de deux partis.

À propos de la clarification entre le politique et le religieux décidée à Hammamet : La distinction entre le politique et le religieux frappe le cœur de cette structure identitaire, ils vont faire comme ils font toujours. Il y aura un discours à l’attention de ceux qui, à l’extérieur, attendent cet aggiornamento. Et, en direction de leurs troupes, ils continueront de tenir un discours fondamentalement conservateur. Ils sont dans une contradiction. S’ils vont jusqu’au bout de l’évolution en cours, ils se suicident. S’ils ne font rien, ils se suicident aussi. Ils vont donc louvoyer».

Aziz Krichen résume d’un trait la fragilité de l’édifice : Rached Ghannouchi est « seul » capable de maintenir l’unité. Mais, à 74 ans, il n’est plus tout jeune et n’a pas encore de remplaçant. Là est le principal élément de fragilité d’An Nahda.

La dérive mafieuse

Dans son livre « La Promesse du printemps » (Script Editions 2016), Aziz Krichen, déplore que l’administration tunisienne soit infiltrée par des réseaux affairistes et mafieux. « Des réseaux affairistes contrôlent l’économie, l’administration, les partis, la presse. La crise au sein de Nidaa Tounès n’est pas étrangère au jeu de ces réseaux. Une nomenklatura mafieuse est en train d’asseoir sa domination sur le pays. Grandie sous Ben Ali, cette nébuleuse n’a pas été beaucoup perturbée par la révolution. Le désordre de la transition lui a, au contraire, permis d’étendre ses tentacules. Le gouvernement de Habib Essid aurait dû rétablir l’autorité », explique-t-il.

Âgé de 69 ans, au parcours semé d’embûches, arrestations et condamnations, le lot habituel du militant politique dans les pays arabes, Aziz Krichen, -un des animateurs du mouvement « Perspectives » dans la décennie 1970-, veillera à maintenir un cap rectiligne dans le prolongement de sa rectitude morale.

Forcé à deux reprises à l’exil sous la présidence de Habib Bourguiba, puis sous celle de son successeur Zine El Abidine Ben Ali, Aziz Krichen a vécu 16 ans en exil en France, dans la région de Montpellier (Sud de la France). Ancien expert de la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture), il se rapprochera du Congrès pour la République (CPR) de M. Mouncef Marzouki au lendemain de la révolution de 2011.

Nommé ministre-conseiller de M. Marzouki, en janvier 2012, il démissionnera trois ans plus tard, en avril 2014, pour se démarquer de la politique pro-islamiste du premier président post-dictature. Économiste et sociologue, Aziz Krichen est l’auteur du « Syndrome Bourguiba » (Cérès Éditions, Tunis, 2012) et de « La Promesse du printemps »(Script Éditions, Tunis, 2016), un essai inspiré de son expérience au cœur du pouvoir dans les premières années post-révolutionnaires.

Le déni de réalité, un danger mortel pour les Frères Musulmans

Nasser avait les yeux rivés sur Tel-Aviv, les Frères Musulmans sur La Mecque, La City et Wall Street. L’officier nationaliste percevait Israël comme la principale menace sur le Monde arabe et privilégiait la solidarité pan-arabe, alors que les Frères Musulmans prônaient la solidarité religieuse, comme antidote à la laïcité, occultant le fait israélien.

La confrérie qui avait mené le combat contre le colonialisme britannique en Égypte, se ralliait ainsi aux pires ennemis de son pays : l’Arabie saoudite, le vassal émérite des États-Unis, et la Jordanie, le gendarme britannique au Moyen-Orient, les deux gardes chiourmes des Arabes pour le compte du néo-colonialisme occidental.

Quand les Vietnamiens, bravant les bombardements massifs de B52 américains, de même que les ravages de « l’agent orange », infligeaient de retentissantes défaites à deux puissances militaires occidentales (la France et les États-Unis); Quand Che Guevara abandonnait les fastes du pouvoir pour la guérilla, Saïd Ramadan, gendre et héritier du fondateur de la confrérie, se pavanait en cadillac à Zurich, carburant aux pétrodollars saoudiens.

Dans un contexte de soumission à l’ordre hégémonique israélo-américain, le combat contre la présence militaire atlantiste se devait d’être prioritaire à l’instauration d’un califat.

Et le califat, dans sa version moderne, devrait prendre la forme d’une vaste confédération des pays de la Ligue arabe avec l’adjonction de l’Iran, de la Turquie et du Pakistan, les trois grandes puissances militaires musulmanes non arabes de la zone, soit 700 millions de personnes, des réserves énergétiques bon marché, une main d’œuvre abondante.

En un mot un « seuil critique » à l’effet de peser sur les relations internationales. Faute d’un tel projet, en présence des bases de l’Otan, le projet de restauration du Califat relève d’une supercherie et d’un trafic de religions.

Pendant longtemps pèsera sur les « Frères Musulmans » la suspicion d’être un instrument de dérivation du colonialisme anglais dans le conflit central des arabes, la Palestine, au même titre d’ailleurs que le Parti Populaire Syrien (PPS), fondé par le libanais Antoun Saadé.

Le chef de ce parti, auteur présumé d’un coup de force au Liban, sera passé par les armes devant un peloton d’exécution, le 8 juillet 1949, six mois après son confrère égyptien Hassan al Banna.

Se pénétrer de l’idée qu’une révolution est incompatible avec une alliance avec les forces rétrogrades arabes ; Répudier la servilité à l’égard des États-Unis,le protecteur d’Israël, bannir le dogmatisme régressif sous couvert de rigueur exégétique, concilier Islam et diversité, en un mot conjuguer Islam et modernité. Tel est le formidable défi des Frères Musulmans au seuil de la redoutable épreuve de l’aggiornamento.

Pour ce faire, il incomberait auparavant aux Frères Musulmans d’Égypte, la matrice de l’organisation, de se purger de ses scories, en expurgeant la branche syrienne virusée par sa connivence avec les groupements takfirites dans la guerre de Syrie et qui menace de gangrener l’ensemble de la confrérie.

Quelque soit le détenteur du pouvoir au Caire, le maréchal Abdel Fattah Al Sissi ou les Frères Musulmans, une convergence entre l’Égypte et l’Iran réduirait nécessairement la nuisance de la triplette Israël-Turquie-Arabie saoudite. N’est pas Clausewitz qui veut.

Faute d’un sursaut salvateur, à défaut d’une sérieuse remise en cause de son mode opératoire, à n’y prendre garde, le doyen des mouvements fondamentalistes du Monde arabe et musulman pourrait apparaître rétrospectivement comme un vestige de la guerre froide soviéto américaine… Avec comme unique trophée les stigmates de son parcours erratique, qui fera passer dans l’histoire cette formation quasi centenaire comme une NEO (Net Errors and Omissions) par excellence de cette séquence, comme il se dit dans la comptabilité occulte des paradis opaques saoudo-américains.

L’histoire retiendra que le poignard dans le dos des Frères Musulmans a été planté, non par de mécréants laïcs, ou d’affreux nationalistes arabes, voire même d’horribles communistes, mais par un régime théocratique se réclamant de la même religiosité intégriste qu’eux.

Le commerce de la religion peut réserver, parfois, de vilaines surprises. La démagogie aussi.

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