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Phosphore blanc (occidental) Vs Chlore (syrien) [2]

Deir ez-Zor & Raqqa sont désormais les deux front principaux du djihâd. Mais la guerre Vs la terreur takfirî est, aussi, celle des mots. Une lutte (souvent) acharnée & parfois douteuse. Paris n’étant pas le dernier endroit où les dommages collatéraux d’un langage parfois (mais pas toujours) mal maîtrisé sont les plus durs. 2ème Partie.

| Q. Pensez-vous que DA’ECH a perdu la guerre ?

Jacques Borde. S’il est encore trop tôt pour le dire, force est de constater que son périmètre se réduit de jour en jour.

Comme l’écrit Richard Labévière, « Hormis quelques réduits de mercenaires chinois et tchétchènes qui résistent encore dans la province d’Idlib à l’ouest d’Alep, la moitié du pays du pays est maintenant pacifiée, les forces gouvernementales s’étant redéployées à l’Est en deux axes principaux: la ville de Deraa, sur la frontière jordanienne (localité d’où est partie la révolte en mars 2011) et la région de Deir ez-Zor sur l’Euphrate »1.

| Q. Pourquoi cette course entre pro-Russes et pro-Américains ?

Jacques Borde. Parce que le temps presse. Et que des voix (certes minoritaires mais il n’empêche) prédisent une défaite géostratégique pour les États-Unis, si les proxies de Washington perdent leur course avec l’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS) et le Hezobbah.

| Q. Et qui dit quoi au juste ?

Jacques Borde. Dans un entretien qu’il vient d’accorder au quotidien séoudien de Londres Asharq Al-Awsat2, celui qui fut le dernier ambassadeur américain à Damas, Robert S. Ford3, affirme que « la partie est finie, que les États-Unis seront obligés, une fois DA’ECH écrasé, de déguerpir. Comme cela s’est passé au Liban en 1983 et en Irak en 2011 ».

| Q. Quitte à abandonner leurs hommes liges ?

Jacques Borde. Davantage des proxies, des petites mains. Pas des hommes liges. Il n’existe aucune obligation morale qui pèse sur les Américains, et qui va les obliger à se mettre en quatre pour les Kurdes ou les Yézidis.

Comme le rappelle Richard Labévière « Les Américains se sont servis des Kurdes pendant longtemps sous le régime de Saddam Hussein. Est-ce que vous pensez qu’ils auront une autre attitude envers les Kurdes syriens du PYD ? Les Kurdes irakiens ont été délaissés par Henry Kissinger. Les Kurdes syriens connaîtront le même sort que leurs voisins irakiens »4.

D’ailleurs, comme ne pas noter que, de son côté, Dear Henry est allé s’entretenir avec président russe, Vladimir V. Poutine.

| Q. Je reviens à ma question : pourquoi cette course à l’échalote entre Russes et Américains ?

Jacques Borde. (Rire). Si vous le permettez, je prendrai plutôt l’image plus géostratégique de course à la mer5.

En fait parce que deux visions régionales s’opposent.

Oubliez Moscou. En dépit de ses moyens aériens (peu ou prou ceux de Paris, si l’on totalise ceux que nous déployons sur tous les fronts du djihâd, alors que les Russes ne sont présent que sur le front syrien), les Russes, j’en suis persuadé, ne sont que le faire-valoir des Iraniens.

Les deux acteurs principaux de ce Grand jeu au Levant, ce sont les Iraniens et les Américains. Les Russes y sont, tout au plus, une pièce rapportée. Comme Paris désormais.

| Q. Mais vos Américains et vos Iraniens, que veulent-ils à la fin ?

Jacques Borde. Pour comprendre lisez donc ce qu’en a écrit, sur Challenges, le Pr. Jean-Sylvestre Mongrenier6.

À savoir que « Schématiquement, le régime iranien et ses milices appuient les forces de Damas afin qu’elles reprennent le contrôle du grand désert oriental et des frontières avec l’Irak. L’enjeu est d’établir un continuum entre les zones dominées par Téhéran et d’ouvrir une longue route terrestre jusqu’à Damas et Beyrouth. Outre la valeur symbolique d’une connexion entre Téhéran, Bagdad, Damas et Beyrouth, ce ‘land bridge’ permettrait d’accroître les livraisons d’armes au Hezbollah et autres affidés, au grand péril d’Israël et de la Jordanie, bientôt de l’Europe »7.

Ce qui explique l’actuelle projection étasunienne au Levant : « En réponse à la stratégie iranienne, les forces spéciales américaines ont fait d’Al-Tanaf un point d’appui pour soutenir des éléments rebelles syriens et contrôler ce carrefour stratégique. L’idée directrice consiste à dominer le ‘Sunnistan’, cette zone tampon à cheval sur la frontière syro-irakienne, afin de couper l’ ‘autoroute chî’îte » et de disposer d’un levier d’action au cœur du Moyen-Orient »8.

| Q. Face à une situation aussi complexe que devrions-nous faire ?

Jacques Borde. Pour une fois, faire preuve de réalisme.

C’est, d’ailleurs, ce que nous disait de son côté Thierry Mariani, qui, lui, connaît bien le pays pour s’y être rendu à de nombreuses reprises, dans un entretien, qui souligne, être « d’accord avec ce qu’a déclaré Macron (…) Quand Macron dit en substance qu’il n’y a pas d’autre autorité légitime, cela veut dire ce que cela veut dire »9.

Qu’autrement dit, « il n’y a pas d’autre pouvoir possible. Il n’y a pas d’autre gouvernement qui puisse remplacer le gouvernement actuel. Si on veut retrouver la paix, la leçon est d’abord de faire en sorte que la guerre contre les djihâdistes soit gagnée. Ce gouvernement, quoi qu’on en pense, est le seul à lutter avec ses alliés sur place contre les djihâdistes. Je pense qu’on devrait souhaiter sa victoire »10.

| Q. Vous partagez cette analyse ?

Jacques Borde. Oui totalement. Pour reprendre Thierry Mariani : « … finalement, que ça plaise ou non, Assad est incontournable. Que ça plaise ou non, il est en train de gagner la guerre dans son pays, grâce à ses alliés russes et iraniens (…) Notre intérêt est qu’il y ait la paix dans cette région. Qu’on soit ami ou pas avec le chef de l’État, notre intérêt est que les réfugiés rentrent chez eux. C’est ainsi qu’ils ne viennent pas en Europe, soyons clairs. Notre intérêt est que ces gens-là soient heureux chez eux. À mon avis, il faut renouer le dialogue le plus rapidement possible »11.

Que dire d’autre ? À part que Mossoul martyrisée et humiliée est désormais libérée.

Notes

1 Richard Labévière.
2 Fondé à Londres en 1978, où il est toujours basé. Asharq Al-Awsat est aujourd’hui édité par Saudi Research and Marketing Ltd., dirigé par le prince Fayçal Ibn-Salmān, et est de tendance modérée.
3 Ford parle couramment l’allemand, le turc, le français et l’arabe. Sa femme, Alison Barkley, est également diplomate, travaillant actuellement en… Arabie Séoudite
4  Richard Labévière.
5 En référence à l’expression « course à la mer », qui désigne les combats qui se déroulent, en septembre et octobre 1914 dans les plaines du nord de la France, après la défaite de l’armée allemande sur la Marne et son repli sur l’Aisne. Il s’agit pour les deux belligérants, les Allemands et les Franco-Britanniques, de tenter de prendre à revers l’aile de l’armée adverse située le plus au nord, pour réaliser une manœuvre d’encerclement. Il en résulte une série de mouvements qui remontent progressivement vers la frontière belge et les rivages de la Mer du Nord, où la course à la mer vient mourir à la fin d’octobre 1914 pour céder la place à la guerre de position.
6 Chercheur à l’Institut Français de Géopolitique (Paris VIII) et chercheur associé à l’Institut Thomas More.
7 Challenges .
8  Challenges .
9  Boulevard Voltaire
10 Boulevard Voltaire .
11 Boulevard Voltaire.

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