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La Bataille de Mossoul

Long RetEx de Jean Cuny sur la Bataille de Mossoul. À savourer sans modération. Une partie des notes sont de la Rédaction.

I Capitale de l’État islamique.

Le 6 juin 2014, l’État islamique en Irak & au Levant et d’autres groupes sunnites comme l’Armée des hommes de la Naqshbandiyya ou Ansar al-Islam attaquent Mossoul, après 4 jours de violents combats, les forces gouvernementales en déroute abandonnent la ville, ce qui permet aux insurgés de s’emparer d’un important butin : environ 3.000 Humvee, 50 chars lourds, 150 blindés légers et 60.000 armes individuelles.

Cette alliance entre groupes insurgés n’a pas duré longtemps car dés le 20 juin des combats ont éclaté entre les forces d’Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH)1 et celles de l’Armée des hommes de la Naqshbandiyya2 qui ont fini par rejoindre les troupes gouvernementales. Quant aux membres d’Ansar al-Islam, ils ont rejoint l’EI.

A l’issue de ces combats plus de 500.000 civils ont fui Mossoul.

Le 29 juin 2014, c’est à Mossoul qu’Abou Bakr al-Baghdadi annonce le rétablissement du califat et Mossoul en est la capitale. Elle devient donc, en quelque sorte la vitrine de l’EI qui commença par réaliser une purification religieuse de la ville : les chrétiens encore présents dont les maisons avaient été marquées par la lettre N (Nazaréens) furent sommés de choisir entre trois options :

1- se convertir à l’Islam ;
2- payer la jyiziah (impôt payé par les non-musulmans) ;
3- ou partir, ce qu’ils choisirent de faire.

Le sort des Yézidis fut plus terrible : les hommes furent massacrés, les femmes violées et vendues comme esclaves, les enfants convertis de force à l’Islam.

L’EI mit en place sa politique à base d’exécutions publiques, de châtiments corporels, la police religieuse était omniprésente, les femmes devaient être voilées et porter des gants.

L’État Islamique étant en guerre, la ville de Mossoul devint un centre de production d’armement, essentiellement de munitions (obus de mortier, roquettes, roquettes anti-char) mais aussi de certaines armes (LRAC, canons sans recul).

La progression des troupes de l’EI vers le sud : prise de Ramadi, de Falloujah semble annoncer la chute de Bagdad, en outre l’EI s’empare d’une partie de la Syrie.

L’armée irakienne telle qu’elle avait été réorganisée par les États-Unis après 2003 comptait sur le papier 170.000 hommes, mais on estime que pour 30% il s’agissait de soldats fantômes ce qui permettait à leurs officiers de toucher leurs soldes, le reste des troupes était peu motivé, à cela s’ajoutait l’animosité entre sunnites et chî’îtes. Il ne faut donc pas s’étonner des revers subis par cette armée en 2014 et 2015.

La gravité de la situation explique que dans une fatwa (extrêmement rare dans l’Islam chî’îte, la dernière remontant à 1914), l’ayatollah Ali al-Sistani appelle au djihâd contre l’État Islamique. Des dizaines de milliers de volontaires rejoignent les milices chî’îtes. Ces milices, essentiellement chiites mais aussi sunnites ou chrétiennes sont bientôt regroupées dans les Hachd al-Chaabi3 dont les forces permanentes s’élèvent à environ 60.000 hommes.

L’armée irakienne est réorganisée avec le soutien de milliers de conseillers militaires occidentaux mais aussi iraniens, elle bénéficie de l’appui aérien d’une coalition arabo-occidentale, en fait essentiellement occidentale.

Cet appui a permis aux forces armées irakienne de bloquer l’offensive de l’EI puis de contre-attaquer à partir du printemps 2015.

II Offensives sur Mossoul.

Fin mars 2016, l’armée irakienne se lance à l’attaque pour reprendre pied dans la province de Ninive, mais la progression est lente car elles n’avancent que de 15 kilomètres en trois mois. A la fin du mois de septembre cependant, les forces irakiennes sont parvenues à portée de Mossoul.

Le 17 octobre 2016, le premier ministre irakien Haider al-Abadi annonce le début de la Bataille de Mossoul. Offensive appelée Qadimum ye Naynawa (Ninive, nous arrivons).

Quelles sont les forces en présences ?

Côté irakien 100.000 hommes, un chiffre qui semble impressionnant, mais il faut en déduire tous ceux qui sont affectés à la logistique, il est aussi nécessaire de maintenir de nombreux postes de garde face aux incursions des commandos de l’EI, en outre une bonne partie de ces forces n’est pas directement engagée contre Mossoul puisque les Unités de Mobilisations Populaires qui suivent la stratégie iranienne, à la grande fureur des Américains qui n’hésiteront pas à les bombarder plus d’une demi douzaine de fois, ont entrepris une attaque vers le nord ouest pour encercler Mossoul et empêcher les djihâdistes de s’enfuir vers la Syrie. Dans ce chiffre il faut aussi compter les forces tribales sunnites qui s’élèvent à environ 20.000 hommes et au nord les Peshmerga. Les Irakiens bénéficient bien sûr d’un important appui aérien mais aussi d’un appui d’artillerie dont des batteries américaines (XM-7774, M-142 HIMARS5 et françaises (4 CAESAR6) qui ont tiré 13.000 obus durant la bataille).

En face 3.000 à 5.000 djihâdistes dont plus d’un millier de combattants étrangers.

Dans les deux camps on commence à avoir une certaine expertise des combats urbains après les batailles pour Ramadi de décembre 2015 à février 2016 et pour Falloujah en mai-juin 2016.

Le fer de lance de l’armée irakienne est composé de l’Iraqi Counter Terrorism Service (ICTS), 7.000 hommes entraînés par des conseillers occidentaux (français du DIO de la 13e DBLE, américains, australiens, espagnols), instruction portant sur le combat urbain et la neutralisation des IED.

On utilise les mortiers pour dégager le terrain miné puis viennent les bulldozers blindés, ensuite les blindés et si la résistance est trop forte, on a recours à l’aviation.

Une méthode qui n’est pas particulièrement soft car la ville de Ramadi a été détruite à plus de 70%.

Côté djihâdiste on a recours à la trilogie voitures piégées, pièges explosifs, snipers. Il s’agit d’user peu à peu les forces attaquantes. Pour se déplacer, les djihâdistes utilisent des tunnels, percent les murs pour se déplacer discrètement de maison en maison.
A Mossoul, les djihâdistes ont eu plusieurs mois pour se préparer : barrant les principales voies d’accès par des levées de terre, creusant des tunnels, préparant des centaines de voitures piégées.

La dernière quinzaine d’octobre voit les forces anti-EI s’emparer de la périphérie de Mossoul pendant que les Hachd al-Chaabi remontent vers le nord ouest pour isoler la ville.

III Dans l’enfer du combat urbain.

Le 4 novembre les forces irakiennes commencent à attaquer la partie est de la ville, très vite les combats deviennent extrêmement violents, en avant des forces irakiennes se trouvent les unités anti-terroristes puis viennent les forces de la police fédérale chargées de sécuriser les zones conquises, mais ces dernières, peu aguerries, abandonnent souvent leur poste à la moindre fusillade, ce qui contraint les unités anti-terroristes à revenir. Même dans les zones conquises l’insécurité est totale du fait des infiltrations djihâdistes et surtout de l’emploi massif de voitures piégées, les conducteurs de celles-ci sont guidés par des drones qui permettent aux djihâdistes de repérer les concentrations de forces irakiennes et de les utiliser au mieux. Du début novembre à la mi-décembre, les djihâdistes ont utilisé 630 véhicules piégés qui en plus des missiles anti-chars, des LRAC, des canons sans recul ont causé de lourdes pertes matérielles et humaines aux forces irakiennes : plusieurs dizaines de chars, des dizaines de véhicules blindés, plus de 300 Humvee.

Quant aux pertes humaines, elles dépassent les 2.000 morts début décembre, pertes pesant avant tout sur les unités d’élite en première ligne, la fameuse Division d’or des forces spéciales aurait perdu 20% de ses hommes et 35% de ses véhicules.

Pour donner une idée de la férocité des combats, prenons l’exemple de l’Hôpital al-Salam : le 6 décembre, la 9e Division blindée irakienne s’en empare, mais les djihâdistes contre-attaquent et reprennent l’hôpital, dans l’affaire les forces irakiennes ont laissé la bagatelle de 15 BMP-1détruits, 2 capturés, 6 Humvee et un bulldozer détruits, ils ont eu plus de 30 tués et plus de 40 blessés. L’hôpital ne sera repris qu’un mois plus tard par les forces irakiennes après de violents bombardements aériens (plus de 25 bombes).

Durant la seconde quinzaine de décembre, l’armée irakienne reprend son souffle et sécurise les zones conquises avant de se relancer à l’attaque début janvier 2017. Il lui faut cependant 3 semaines pour venir à bout des derniers djihâdistes isolés dans Moussoul Est depuis la destruction des ponts et ce n’est que le 24 janvier que la partie est de la ville est considérée comme reprise.

Mais Mossoul Est est loin d’être sécurisée car y subsistent des cellules dormantes de l’EI qui bombarde cette partie de la ville avec des roquettes, des obus de mortier et utilise aussi un matériel plus précis, les drones armées. Durant la seule seconde quinzaine de février, il y a 200 morts à Mossoul-Est.

Après une nouvelle pause, les forces irakiennes lancent leur offensive par le sud contre Mossoul ouest le 19 février. Premier objectif l’aéroport et la Base militaire de Ghaziani dont la prise est effective le 23 février. Puis les unités anti-terroristes et la police fédérale (ERD/FIR) entrent dans la ville, le 7 mars le siège du gouvernement fédéral est pris, mais une contre-attaque djihadiste met les forces irakiennes en difficulté, le 15 mars une voiture piégée parvient à s’infiltrer jusqu’au gouvernorat et détruit 34 Humvee 3 autres blindés, 1 camion et 1 char.

Devant les difficultés de l’avance, l’armée irakienne a massivement recours à l’artillerie et à l’aviation : le 17 mars, pour liquider 2 snipers, l’aviation américaine bombarde et tue plus de 100 civils. Comme le dira le US Secretary of Defense, le général (Ret) James Mad Dog Mattis, « La perte de civils fait partie de la vie dans ce genre de cas ».

Pour enfoncer le clou et purger les toits des snipers on utilise aussi des obus au phosphore blanc7.

Le 23 mars des avions américains bombardent le quartier d’Al Mawsil al-Jadidah et tuent plus de 230 civils.

Fin mars, début avril, les forces irakiennes piétinent face à la farouche résistance des djihâdistes. Le commandant de la police fédérale annonce que celle-ci a perdu 325 officiers dans les combats à Mossoul ouest. La Division d’or, meilleure unité des forces spéciales irakiennes a subi 50% de pertes en 6 mois. Le 6 avril, un hélicoptère Bell 407 irakien est abattu.

Depuis octobre, les forces gouvernementales ont perdu plus de 9.000 hommes, 39 T-72, 47 Abrams, 125 blindés de divers modèles, près de 900 Humvee, près de 600 camions.

Le mois de mai et la première quinzaine de juin sont consacré à la reprise des quartiers entourant la vieille ville, les combats sont très violents : le Quartier du 17 juillet change 3 fois de main. L’EI emploie un camion citerne piégé et blindé portant des lance roquette sur le toit pour s’ouvrir la voie lors d’une contre attaque dans le quartier de Rifai.

L’armée irakienne emploie des bulldozer pour sécuriser ses flancs par des levées de terre afin de bloquer les voitures piégées et pour déblayer les rues des carcasses de voitures et des barricades construites par les djihâdistes, mais ces bulldozers sont des cibles de choix et l’on manque bientôt de conducteurs, ce qui est un signe de la dureté des combats.

Le 18 juin, l’armée irakienne annonce le début de son offensive contre la vieille ville de Mossoul. Elle emploie des unités de la Division d’or, des 15e, 16e Divisions et de la Police fédérale. Les combats se déroulent dans des rues étroites où les forces irakiennes ne peuvent engager des blindés et les djihâdistes des voitures piégées, mais ils remplacent celles-ci par des motos piégées. Le 21 juin, la grande mosquée Al-Nouri est détruite par les djihâdistes. La progression est lente, l’armée irakienne a recours systématiquement à l’artillerie et à l’aviation dés qu’une trop forte résistance se fait sentir. Mais les djihâdistes ne se contentent pas de simplement résister, ils lancent aussi des contre-attaques : le 25 juin, des islamistes parviennent à s’infiltrer dans 3 quartiers par l’armée irakienne et il faut l’intervention de deux brigades de la Division d’or pour les nettoyer de nouveau.

Des membres de la 82nd Airborne Division8 coordonnent l’action des troupes irakiennes et assurent la liaison avec l’appui aérien.

La progression est difficile, en outre les djihâdistes contre-attaquent encore le 3 juillet.

Finalement, le 9 juillet 2017, le premier ministre irakien Haidet al-Abadi annonce la libération de Mossoul, mais l’annonce est prématurée car ce n’est pas avant le 11 juillet que les combats se termineront dans la vieille ville. Celle-ci est dévastée : sur 5.536 bâtiments 490 sont complètement détruits, 3.310 sévèrement endommagés, 1.736 modérément endommagés.

Les forces irakiennes auraient au minimum perdu 1.000 tués et 6.000 blessés durant la bataille. L’unité la plus touchée est sans conteste la Division d’or c’est à dire l’ICTS, unité formée par les Américains depuis 2003, elle a été engagée quasiment seule dans les combats à Mossoul Est où, selon un officier américain, sa 1ère Brigade aurait perdu à la mi-décembre 50% de ses Humvee. Elle a de nouveau été engagée à Mossoul ouest, mais cette fois-ci, la Police fédérale a joué un rôle important et lors de l’assaut contre la vieille ville des unités de l’armée ont été engagées avec la volonté de finir vite, mais aussi pour compenser les pertes des autres unités.

On a comparé la Bataille de Mossoul à la Bataille de Stalingrad, en ce qui concerne la férocité des combats, c’est certain. Mais l’on oublie qu’à Stalingrad, les forces soviétiques ont bénéficié d’un flot continu de renforts et de l’appui de l’artillerie située sur la rive orientale de la Volga. Les djihâdistes, rapidement encerclés ont été réduits à leurs seules forces, ils ont cependant bénéficié du fait qu’à Mossoul se trouvaient des ateliers de fabrication d’explosif et d’armes, ce qui leur a permis de construire des centaines de véhicules piégés, de disposer de larges quantités d’obus de mortier, de roquettes et de lance-roquettes et de multiplier les pièges explosifs.

La perte de Mossoul porte un rude coup à l’organisation djihâdiste car elle a subi des pertes non négligeables en terme d’effectifs, elle a perdu d’importantes capacités de production militaire, sa réduction du contrôle sur la population représente une perte importante de revenus et aussi une réduction de ses capacités de recrutement. Toutefois l’État Islamique est loin d’être vaincu.

Pour le gouvernement irakien, cela représente une victoire, victoire obtenue cependant au prix d’un affaiblissement de ses meilleures unités, à savoir l’ICTS qui a subi des pertes sensibles. En outre, se pose le défi de la reconstruction d’une grande ville, plus de 800.000 personnes sont encore déplacées. Se pose aussi le problème des rapports entre sunnites et chî’îtes, le gouvernement irakien doit rétablir la confiance des sunnites à son égard, ce qui représente certainement le plus grand défi auquel il a à faire face.

Notes

1 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
2 Ou Jayš Rajal al’-Tariqa al’-Naqshbandiyya (JRTN, Armée des hommes de la Naqshbandiyya), créée le 30 décembre 2006, la nuit qui a suivi l’exécution du président Saddam Hussein. Dirigée par Ezzat Ibrahim al-Duri, elle se réclame du Ba’asisme et aussi du soufisme de la confrérie de la Naqshbandiyya, elle regroupe 2.000 à 3.000 hommes.
3 Ou Unités de Mobilisation Populaire. Rassemblent 60 à 70 milices, certaines sont sunnites ou chrétiennes mais la majorité sont chî’îtes. Les plus importantes sont l’Organisation Badr dirigée par Hadi al-Ameri, les Kata’ib Hezbollah (Brigades du Parti de Dieu) dirigées par Abou Mahdi al-Muhandis qui est aussi le chef militaire des UMP.
4 Obusier US de 155/L39.
5 Pour HIMARS (High Mobility Rocket System) porte 6 roquettes de 227 mm, portée 480 km.
6 Ou Canon Équipé d’un Systéme d’ARtillerie, 155/L52 portée 42km.
7 Une arme prohibée par les conventions internationales. Mais, là, pas de ligne rouge…
8 Lire à son sujet l’excellent, Cahier du Retex, Les fantômes furieux de Falloujah : opération Al-Fajr/Phantom Fury (juillet-novembre 2004), publié Centre de doctrine d’emploi des forces (CDEF).

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