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Tocqueville et la conquête française en Algérie

Je me considère comme un spécialiste de Tocqueville maintenant. Même Wikipédia le reconnait goulûment. Je ne cesse de le lire… Le sujet est passionnant, Tocqueville et la conquête algérienne, qui fit un tiers de victimes d’après mon livre d’histoire d’enfance (collection Monnier, éditions Nathan, 1961).

Je cite le livre de Monnier et Jardin (mon comparse Richer, professeur à la Sorbonne, et qui a préfacé mon livre sur Perceval, le confirme, collection d’exception) :

« La plupart des expéditions consistèrent en longues courses où l’on razziait récoltes et troupeaux des tribus soumises à l’ennemi, les réduisant à la famine et au désespoir. La population indigène de l’Algérie a peut-être alors diminué d’un tiers (Classe de seconde, 1789-1848, p.426). »

Je méprise de toute ma hauteur la sous-culture de la repentance mais je souligne. Les Français ont fait des dégâts là-bas. Et les occidentaux qui « ont inventé les droits de l’homme » la ramèneront toujours.

C’est génétique ? Pas de polémique !

Je préfète citer Tocqueville (voyez son premier rapport, chez nos amis québécois, sur uqac.classiques.ca). Je cite Tocqueville parce que le Monde diplomatique (Tocqueville facho, raciste, etc.) et même Wikipédia ont dit n’importe quoi sur lui. Alors je lis les textes.

Tocqueville commence :

« On ne peut étudier les peuples barbares que les armes à la main. »

Tocqueville annonce le Vietnam avec l’Algérie :

« Il est très difficile, sans doute, on doit le reconnaître, de savoir où l’on doit s’arrêter dans l’occupation d’un pays barbare. Comme on n’y rencontre d’ordinaire devant soi ni gouvernement constitué, ni population stable, on ne parvient presque jamais à y obtenir une frontière respectée. La guerre qui recule les limites de votre territoire ne termine rien ; elle ne fait que préparer un théâtre plus lointain et plus difficile à une nouvelle guerre. »

Il explique comment affamer les populations colonisées :

« L’expérience a aussi fini par nous apprendre de quels moyens il fallait se servir pour comprimer le peuple arabe. Ainsi, nous n’avons pas tardé à découvrir que les populations qui repoussaient notre empire n’étaient point nomades, comme on l’avait cru longtemps, mais seulement beaucoup plus mobiles que celles d’Europe. Chacune avait son territoire bien délimité dont elle ne s’éloignait pas sans peine, et où elle était toujours obligée de revenir. Si on ne pouvait occuper les maisons des habitants, on pouvait donc s’emparer des récoltes, prendre les troupeaux et arrêter les personnes. »

La dangerosité de l’administration française est éternelle et incurable (Gustave le Bon dira la même chose, et même Jules Verne qui prévoit notre perte de l’Algérie) :

« Les villes indigènes ont été envahies, bouleversées, saccagées par notre administration plus encore que par nos armes. Un grand nombre de propriétés individuelles ont été, en pleine paix, ravagées, dénaturées, détruites. Une multitude de titres que nous nous étions fait livrer pour les vérifier n’ont jamais été rendus. Dans les environs même d’Alger, des terres très fertiles ont été arrachées des mains des Arabes et données à des Européens qui, ne pouvant ou ne voulant pas les cultiver eux-mêmes, les ont louées à ces mêmes indigènes qui sont ainsi devenus les simples fermiers du domaine qui appartenait à leurs pères. »

Un peu de Jules Verne, ce méconnu, dans un roman crypté (Clovis Dardentor) consacré à Rennes-le-Château :

« Comment se fait-il que l’Algérie, avec ses ressources naturelles, ne puisse se suffire à elle-même ?…
– Il y pousse trop de fonctionnaires, répondit Jean Taconnat, et pas assez de colons, qui y seraient étouffés d’ailleurs. C’est une question d’échardonnage ! »

Revenons à Tocqueville.

Les pauvres arabes ont du souci à se faire :

« Non seulement on a déjà enlevé beaucoup de terres aux anciens propriétaires, mais, ce qui est pis, on laisse planer sur l’esprit de toute la population musulmane cette idée qu’à nos yeux la possession du sol et la situation de ceux qui l’habitent sont des questions pendantes qui seront tranchées suivant des besoins et d’après une règle qu’on ignore encore. »

Tocqueville estime la société arabe, dont il rappelle la piété et la solidarité.

« La société musulmane, en Afrique, n’était pas incivilisée ; elle avait seulement une civilisation arriérée et imparfaite. Il existait dans son sein un grand nombre de fondations pieuses, ayant pour objet de pourvoir aux besoins de la charité ou de l’instruction publique. »

Il souligne la perversion de notre apport :

« C’est ce qui n’a pas eu lieu toujours ni partout, et l’on a pu nous accuser quelquefois d’avoir bien moins civilisé l’administration indigène que d’avoir prêté à sa barbarie les formes et l’intelligence de l’Europe. »

Ce qui manque à ces guénoniens arabes c’est la justice :

« Les peuples à demi-civilisés comprennent malaisément la longanimité et l’indulgence ; ils n’entendent bien que la justice. La justice exacte, mais rigoureuse, doit être notre seule règle de conduite vis-à-vis des indigènes quand ils se rendent coupables envers nous. »

Plus important, Tocqueville veut préserver l’originalité arabe et interdire l’assimilation comme on dit :

« Sans doute, il serait aussi dangereux qu’inutile de vouloir leur suggérer nos mœurs, nos idées, nos usages. Ce n’est pas dans la voie de notre civilisation européenne qu’il faut, quant à présent, les pousser, mais dans le sens de celle qui leur est propre ; il faut leur demander ce qui lui agrée et non ce qui lui répugne. »

Pas même d’écoles françaises pour les indigènes !

« Ne forçons pas les indigènes à venir dans nos écoles, mais aidons-les à relever les leurs, à multiplier ceux qui y enseignent, à former les hommes de loi et les hommes de religion, dont la civilisation musulmane ne peut pas plus se passer que la nôtre. »

Tocqueville rappelle :

« En conquérant l’Algérie, nous n’avons pas prétendu, comme les Barbares qui ont envahi l’empire romain, nous mettre en possession de la terre des vaincus. Nous n’avons eu pour but que de nous emparer du gouvernement. »

Il faudrait respecter les indigènes :

« … il importe à notre propre sécurité, autant qu’à notre honneur, de montrer un respect véritable pour la propriété indigène, et de bien persuader à nos sujets musulmans que nous n’entendons leur enlever sans indemnité aucune partie de leur patrimoine, ou, ce qui serait pis encore, l’obtenir à l’aide de transactions menteuses et dérisoires dans lesquelles la violence se cacherait sous la forme de l’achat, et la peur sous l’apparence de la vente. »

Les Algériens risquent selon Tocqueville de connaître un destin indien (lisez ici mes textes sur Tocqueville et le problème racial vers 1839) :

« Les peuples civilisés oppriment et désespèrent souvent les peuples barbares par leur seul contact, sans le vouloir, et pour ainsi dire sans le savoir : les mêmes règles d’administration et de justice qui paraissent à l’Européen des garanties de liberté et de propriété, apparaissent au barbare comme une oppression intolérable ; les lenteurs qui nous gênent l’exaspèrent ; les formes que nous appelons tutélaires, il les nomme tyranniques, et il se retire plutôt que de s’y soumettre. C’est ainsi que, sans recourir à l’épée, les Européens de l’Amérique du Nord ont fini par pousser les Indiens hors de leur territoire. Il faut veiller à ce qu’il n’en soit pas ainsi pour nous. »

Il conclue avec grandiloquence :

« Ne recommençons pas, en plein XIXe siècle, l’histoire de la conquête de l’Amérique. N’imitons pas de sanglants exemples que l’opinion du genre humain a flétris. »

La suite, on connaît. Mais le jour où l’occidental foutra enfin la paix à son prochain, il ne sera plus chrétien…

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