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Business avant tout : Des F-15QA pour le… Qatar ! [1]

La nouvelle n’aura surpris que les imbéciles & les Bisounours. Pas plus d’une semaine après le tohu-bohu orchestré par l’administration Salmān & le blocus (surtout) diplomatique mis en place contre le Qatar, le ministère de la Défense de ce même… Qatar a annoncé, le 14 juin 2017, la signature d’un méga contrat portant l’acquisition par la QEAF de 36 Boeing F-15QA, ce pour 12 milliards de dollars (10,7 Md€). Retour sur une annonce plus qu’attendue. 1ère partie.

« Bien sûr. Mais ce n’est pas inhabituel aux États-Unis. Chaque administration a sa propre vision du monde et sa stratégie globale. Les orientations de l’Administration Trump sont tout à fait différentes de celles de l’Administration Obama. La politique étrangère d’Obama était celle du désengagement du Moyen-Orient. Quant à l’Iran, ses relations irritaient les pays du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) qui refusaient que Washington les place au même niveau de relation que leur ennemi régional. Je ne cherche pas à dire que le revirement américain relève de l’opportunisme, mais c’est plutôt un changement de politique. L’Administration actuelle estime qu’un partenariat fort avec les pays du CCG, impliquant des ‘mega deals’ aux montants records, serait dans l’intérêt des États-Unis. Et c’est cette vision qui gouvernera les relations avec Washington pour des années à venir ».
Pr. Moetaz Salama1, à propos des revirements US avec les pays du Golfe, interrogé par Al-Ahram Hebdo.

Q. Le contrat des F-15 qataris, la surprise de la semaine, selon vous ?

Jacques Borde. Vous plaisantez, je suppose. Non c’est tout sauf une surprise. Selon Bloomberg, la vente (que les gens sérieux guettaient depuis quelque temps) porte, en fait, sur 36 appareils. À noter que le F-15 QA2 est la version du formidable camion à bombes (sic) qu’est le F-15E Strike Eagle, dont les Séoudiens ont en parc une version elle-même en cours d’optimisation. Ce qui laisse supposer, qu’il y a de fortes chances que les deux appareils (séoudien et qatari) seront similaires. Balle au centre en quelque sorte.

Concrètement, le deal (autour de12 Md$US) a été signé par le US Secretary of Defense, le général (Ret) James Mad Dog Mattis3, et le Minister of State for Defense Affairs qatari, le Dr. Khalid Bin-Mohammed Al-Attiyah, qui avait fait le déplacement à Washington.

Q. L’affaire est ancienne ?

Jacques Borde. Non pas tant que ça. Officiellement (on a commencé à en parler entre gens concernés avant), l’affaire remonte au 17 novembre 2016, date à laquelle l’US Department of State a approuvé la vente de 72 F-15 QA destinés à l’Al-Quwwāt al-Jawiyya al-Imārātiyya al-Qatariya (QEAF)4, mais, déjà à ce moment-là, on s’attendait à une commande effective plus restreinte : entre 24 et 36 appareils tout au plus.

Q. La messe est dite ?

Jacques Borde. Presque. En effet, la vente doit être encore validée par le Congrès américain, et, officiellement, signée entre les deux parties : le Qatar et l’avionneur américain Boeing.

Q. Comment les choses se sont-elles passées ?

Jacques Borde. Comme d’habitude, dirai-je. Dans une note Foreign Military Sale (FMS) publiée le 17 novembre 2016, la Defense Security Cooperation Agency (DSCA)5 a donné son accord pour la vente de 72 F-15QA, ainsi que tout ce qui va avec, pour un montant total estimé à 21,1 milliards de dollars. À la suite de quoi, le Department of State valide, de manière quasi-automatique, la décision de la DCSA.

Q. Et le ministre n’a pas son mot à dire ?

Jacques Borde. Le US Secretary of State, Rex W. Tillerson ? Pour ainsi dire non. Ce qui ne veut pas dire qu’il approuve ou pas. Simplement, les choses ne se passent pas comme ça.

Seule différence notable, la DCSA, n’a pas lâché autant de détails que lors des précédentes procédures FMS. Or, c’est un secret de polichinelle, le contrat qatari comprend :

1- la formation des équipages (pilotes et navigateurs officiers système d’armes),
2- celle des personnels au sol (mécaniciens, armuriers, etc…) ;
3- pièces et moteurs de rechanges ;
4- armements ;
5- des simulateurs de vol.

Est aussi prévu le détachement de contractors US en soutien technique aux personnels qataris. Un mix de personnels de l’Air Force et de Boeing. En fait, peu de choses se feront sans eux.

Q. Peut-on voir dans ce contrat qatari un échec pour les Séoudiens ?

Jacques Borde. Oui. Mais sans plus. Certes à Riyad on aurait préféré que les Américains se désistent. Mais je ne pense pas que les maîtres du Royaume, qu’il s’agisse du roi, Salmān Ibn-ʻAbd al-ʻAzīz Āl-Séʻūd, et de son ministre de la Défense, Mohamed Ibn-Salmān Āl-Séʻūd (MBS), se faisaient la moindre illusion à ce sujet.

Q. Diriez-vous, malgré tout, que cette annonce est un message à leur intention ?

Jacques Borde. De la part de Washington ? Oui et non :

1- non, la Defense Security Cooperation Agency (DSCA) qui a la haute main sur ce genre de décision n’a pas les mêmes impératifs que les diplomates de métier du US Department of State ;
2- non, ce genre de contrat c’est du boulot de longue haleine. Tant la DSCA que les grands noms de l’armement (ici Boeing) n’ont vocation à faire de la basse politique et/ou des coups médiatiques. L’annonce devait tomber. Elle est tombée ;
3- oui. Disons que la nouvelle tombe plutôt bien pour Doha. Cela permet de rappeler au binôme Salmān/MBS qui est le boss au Moyen-Orient.

Q. Que voulez-vous dire ?

Jacques Borde. Oh, de simples petites choses :

1- que, pour les choses sérieuses il s’entend, ça n’est pas Riyad qui va piloter le dossier qatari, mais bien Washington ;
2- qu’entre tirer les oreilles des Qataris (option US) et leur coller une balle dans la tête (option Séʻūd) il y a de la marge ;
3- et que, dans cette marge, il y a, avant tout, les intérêts bien sentis du complexe militaro-industriel étasunien.

Q. C’est à ce point-là ?

Jacques Borde. Oui, tout à fait. À savoir que la DSCA précise dans sa note que « la vente proposée améliore les capacités du Qatar pour faire face aux menaces ennemies air/air et air/sol actuelles et à venir. Le Qatar utilisera ses capacités de dissuasion face aux menaces régionales et cela permettra de renforcer sa défense ».

Termes assez limpides qui s’ajoutent à ceux de Mattis et Al-Attiyah qui n’ont pas manqué d’évoquer des questions de sécurité, dont la menace posée par Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH)6, ainsi que « l’importance de désamorcer les tensions pour que tous les partenaires dans la région du Golfe puissent se concentrer sur les prochaines étapes pour atteindre (leurs) objectifs communs ».

Le message ad usum saudi, je le pense, a dû passer…

Q. Lequel ?

Jacques Borde. Que pour l’administration Trump, la seule vraie chose que l’on reproche à l’émir du Qatar, Cheikh Tamim Ben-Hamad al-Thani, ce sont ses relations contre-nature avec Téhéran. Pas qu’il ait sur ses pistes de beaux appareils de combat made in USA.

Q. C’est si important que ça pour l’administration Trump ?

Jacques Borde. Oui. Et ça l’est encore plus pour Boeing !

Q. Pourquoi donc ?

Jacques Borde. Avec la vente de ces F-15QA, la chaîne de fabrication des F-15, sise à St Louis (Missouri), s’offre un sursis de plusieurs années, 45 ans après le premier vol de l’appareil. Pas mal !

Q. Et au-delà ?

Jacques Borde. Rappelons enfin que le Qatar abrite la plus grande installation militaire US au Moyen Orient : Al-Udeid Air Base7, qui accueille la bagatelle de 10.000 militaires américains et une centaine d’appareils (ravitailleurs et appareils de renseignement notamment). Al-Udeid Air Base abrite également le Combined Air Operations Center (CAOC) d’où sont conduites toutes les opérations aériennes américaines et coalisés au au Moyen-Orient et en Asie centrale.

En un mot comme en cent, l’administration Trump ne vas compromettre un si bel asset. Ce d’autant que ce sont les Qataris qui en règlent le plus gros des dépenses..

[à suivre]

Notes

1 Dirige l’unité des Études arabes au Centre des Études Politiques & Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram.
2 QA pour Qatar Advanced.
3 Contrairement aux fantasmes colportés par les Démocrates et leurs relais divers et variés, Mattis est considéré comme un intellectuel par ses pairs, notamment en raison de sa bibliothèque personnelle comptant plus de 7.000 volumes. Il a toujours avec lui, lors de ses déploiements, un exemplaire des Pensées pour moi-même de Marc Aurèle. Le major-général Robert H. Scales le décrit comme « … l’ un des hommes les plus courtois et polis que je connaisse ».
4 Qatar Emiri Air Force, Force aérienne de l’Émirat du Qatar.
5 Agence US d’Exportation d’Armement.
6 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
7 Code IATA : XJD ; code ICAO : OTBH.

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